Me Nathalie Brière s'est retrouvée là, en 2003, par un heureux concours de circonstances. En poste au sein du service du contentieux d'Hydro-Québec depuis 1991, elle a principalement travaillé aux affaires internationales et a été mise à contribution, dès 2000, dans le dossier d'acquisition, au Chili, d'une société de transport d'électricité. À la suite de cette acquisition, elle devint secrétaire adjointe de la nouvelle entité d'Hydro-Québec au Chili et seconda, par le fait même, l'avocat local pour toutes les questions d'ordre corporatif et de gouvernance.
Me Nathalie Brière |
Dans les premiers temps, Me Brière s'occupait, à partir de son bureau de Montréal, de la filiale chilienne ainsi que d'autres activités d'Hydro-Québec en Amérique du Sud. Elle faisait néanmoins de très nombreux allers-retours entre Montréal et Santiago.
Un évènement particulier précipita le besoin de la société d'avoir un juriste canadien à temps plein au Chili : la nouvelle loi sur l'électricité, tant attendue, fut finalement adoptée par le parlement chilien, au début de 2004. Cette dernière entraîna des changements majeurs au cadre réglementaire du transport de l'électricité qui justifièrent alors la présence d'un avocat sur place. Une proposition en ce sens fut alors faite à Me Brière.
Cette dernière se retrouva donc, subito presto, avec mari et enfants, à Santiago du Chili, en novembre 2003.
JdB : En arrivant au Chili, vous comptiez 15 ans d'expérience en tant qu'avocate. Pourquoi avoir accepté de vous expatrier avec de jeunes enfants et un mari, à ce moment-ci de votre carrière?
Me Nathalie Brière : Je voulais démontrer à quel point l'avocat de droit civil québécois est exportable; de fait, de plus en plus de juristes québécois occupent des postes à l'étranger. En outre, la possibilité de jouir d'une certaine autonomie, puisque j'allais être la seule représentante juridique d'Hydro-Québec, était un défi des plus intéressants pour moi. J'allais côtoyer d'autres aspects de l'entreprise, tels que la gestion générale du bureau, en l'absence de mon supérieur.
JdB : Avez-vous une formation particulière?
Me Nathalie Brière : J'ai fait mon baccalauréat en droit à l'Université de Sherbrooke, puis à l'École du Barreau à Montréal, dans le cadre du projet pilote en 1986-1987. En 1988, j'ai complété ma scolarité de maîtrise en droit privé à l'Université de Montréal.
JdB : Quel a été votre cheminement de carrière?
Me Nathalie Brière : J'ai commencé dans la pratique privée, dans un bureau de Victoriaville. Ensuite, j'ai fait le grand saut à Montréal chez Gasco, Linteau, Grignon. De là, je suis entrée au contentieux d'Hydro-Québec, en affectation à la Société d'énergie de la Baie James. En 1996, lorsque les travaux de la phase II de la Baie James ont été terminés, on m'a affectée aux affaires internationales.
JdB : Quel est votre rôle au Chili?
Me Nathalie Brière : Mon rôle premier est d'agir comme secrétaire des conseils d'administration des filiales chilienne et péruvienne. Je supervise également les dossiers juridiques stratégiques, en collaboration avec des avocats locaux. Il y a aussi une part de gestion.
JdB : Que vous apporte ce poste à l'étranger, sur le plan personnel et professionnel?
Me Nathalie Brière : Sur le plan professionnel, c'est d'apprendre encore, tous les jours. De connaître les systèmes de différentes juridictions, de les comparer avec le nôtre, d'en apprécier les avantages et d'en identifier les inconvénients. C'est de travailler dans un contexte international en étant exposée à une foule de situations et de constituer un bagage de connaissances pour trouver des solutions à ces situations.
Sur le plan personnel, c'est de vivre dans un autre pays suffisamment longtemps pour pouvoir s'en imprégner, de connaître les gens dans leur quotidien, d'apprécier leurs valeurs et de se rendre compte que nous avons beaucoup à apprendre d'eux.
Lorsque je suis arrivée en 2003, je pensais bien connaître le pays puisque j'y étais venue plusieurs fois en voyage d'affaires. Mais je me suis vite rendu compte que c'est une chose que de visiter un pays, et c'en est une autre d'y vivre à l'année. En y vivant au quotidien, on voit plus les différences culturelles et on apprend à y faire attention, pour ne pas vexer qui que ce soit. Le Chili, par exemple, est une société patriarcale. Quand je suis arrivée pour ouvrir mon compte de banque avec mon contrat d'emploi, le directeur de la banque, dans tous ses états, n'a pu s'empêcher de dire à mon mari : « Mais est-ce que, monsieur, vous vous rendez compte que c'est madame qui sera titulaire du compte de banque? » Dans ces cas-là, il ne faut surtout pas s'offusquer puisque nous sommes chez eux et que nous devons respecter leurs coutumes. Évidemment, j'apprécie plus notre statut de femme à Montréal. Mais les différences culturelles vont dans les deux sens. Par exemple, le rythme de vie au Chili est bien plus productif que le nôtre. Leur semaine normale de travail est de 45 heures (c'était de 48 heures jusqu'en janvier dernier, d'ailleurs). Mais les Chiliens savent profiter de la journée. Les repas se prennent plus tard; la journée est plus longue dans tous les sens. Il n'est pas rare de se faire inviter un mardi soir par un collègue.
JdB : Quels sont vos défis majeurs au Chili?
Me Nathalie Brière : Rencontrer de nouvelles personnes, travailler non seulement en équipes multidisciplinaires, mais aussi interculturelles.
JdB : Avez-vous éprouvé des difficultés pour vous faire accepter par vos collègues chiliens?
Me Nathalie Brière : Le Chilien moyen est très respectueux de la hiérarchie et ne socialise pas forcément avec les cadres supérieurs étrangers. Nous avons établi des amitiés avec des Chiliens membres de l'Association Québec-Chili, formée principalement de Chiliens émigrés au Canada dans les années 70 et revenus au pays depuis. Et, par reconnaissance pour le peuple canadien, qui leur a offert l'asile en ces temps troubles, ils ont créé ce pont d'amitié entre les deux pays. L'ambassade canadienne est également très active pour réunir les expatriés de chez nous, ainsi que la Chambre de commerce Canada-Chili.
JdB : Vous avez une petite famille?
Me Nathalie Brière : J'ai deux enfants d'âge primaire qui sont dans un lycée français offrant un cours bilingue français-espagnol. Le calendrier scolaire suit les saisons de l'hémisphère Sud, alors tout est inversé. C'est un défi de leur expliquer que Noël est en été et que la semaine de ski est en juillet!
JdB : Votre famille s'est bien adaptée?
Me Nathalie Brière : Ma famille s'est très bien adaptée. Elle a dû apprendre l'espagnol en arrivant. Mes enfants parlent bien l'espagnol maintenant.
JdB : Et votre conjoint, sa réaction?
Me Nathalie Brière : Il a tout de suite accepté cette offre! Son plus grand défi a été de se trouver un emploi. Il faut prévoir du temps, établir des contacts et garder confiance en ses compétences.
JdB : Parlez-nous d'une journée typique de travail à Santiago.
Me Nathalie Brière : Au rythme des affaires, tout va vite. Beaucoup de déplacements au Pérou et dans d'autres pays d'Amérique du Sud, bref pas facile de vous donner un horaire typique! Je travaille beaucoup par conférences téléphoniques et courriels.
JdB : Connaissiez-vous plusieurs langues?
Me Nathalie Brière : L'anglais et l'espagnol. J'avais suivi des cours d'espagnol en 1996, par curiosité. Je m'étais inscrite à des cours du soir à McGill, à la suite d'un incident. Je me trouvais à Mirabel, lorsqu'une femme, à l'aéroport, visiblement en détresse, me posait des questions en espagnol et j'étais incapable de la réconforter puisque je ne comprenais pas un mot de ce qu'elle disait. Je me suis dit alors, « c'est dommage que je ne parle pas espagnol, j'aurais pu alors l'aider. »
JdB : Est-ce important?
Me Nathalie Brière : Essentiel. C'est une ouverture sur un monde de possibilités. Parler la langue locale permet aussi de déceler les nuances culturelles, souvent subtiles, et qui peuvent nous échapper lorsqu'on parle une langue universelle comme l'anglais.
JdB : Dans quelle langue travaillez-vous?
Me Nathalie Brière : Principalement en espagnol et en anglais. Le français, au bureau, entre collègues expatriés ou avec ceux de Montréal.
JdB : Votre formation de juriste au Québec, où l'on a accès à la fois au droit civil et à la common law, est-ce vraiment un atout?
Me Nathalie Brière : Ma formation en droit civil est assurément un atout pour travailler dans les pays d'Amérique du Sud, mais également dans d'autres pays. Les concepts sont clairs et peuvent être adaptés à différentes situations. C'est aussi un avantage pour rédiger des contrats dans un style simple, concis et direct.
Le droit chilien est un droit de la famille civiliste. Le corpus légal est sensiblement le même qu'au Québec. Quand on me parle de concept de servitude, de prescription ou de force majeure au Chili, je peux les comprendre. On se parle du même concept. Je fais souvent une copie du Code civil du Québec, que je leur donne, et mes collègues juristes chiliens me donnent en retour une copie du leur, puis nous comparons la rédaction de ces articles. C'est fascinant. Ce que je voudrais souligner, c'est que notre formation de juriste, au Québec, est éminemment exportable, et plus d'avocats québécois devraient songer à s'établir en dehors de nos frontières.
JdB : Que conseillez-vous à un juriste du Québec qui veut faire la même chose que vous? Quelles qualités cela demande-t-il?
Me Nathalie Brière : Il faut compter sur l'appui de ses proches : parents, conjoints, enfants. Côté qualités : enthousiasme, ouverture vers le monde, grande disponibilité, capacité à faire face à des situations inhabituelles, aptitude au travail en équipe.