C’était dans les toutes dernières journées du mois d’août. Insatiables que nous étions de voir le soleil briller depuis le début juin, les averses de ce jour-là donnaient un autre bon prétexte pour aller se caler confortablement dans un fauteuil de la splendide Bibliothèque Nationale.
Un itinérant trempé jusqu’aux os se présente dans la section « actualités ». Maladroitement, il retire sa veste qui lui colle au corps, l’installe sur le dossier d’un fauteuil légèrement à l’écart et s’assoit. Son regard voyage et s’attarde tantôt sur les murs tapissés d’ordinateurs, tantôt sur les tables de travail admirablement conçues ou sur les rayons de livres inspirants. Visiblement, il se sent tout aussi observé.
Parmi les usagers de la Bibliothèque, plusieurs, comme moi, se demandent comment cet invité allait occuper le temps du cycle délicat du séchage. Courageusement, il se lève et va fureter dans les rayons... et revient vers sa veste dégoulinante avec un magnifique livre portant sur les trains. Aucune idée s’il arrive à lire ou pas. Chose certaine, le livre le passionne, il le regarde de près et avec une attention soutenue. Il y demeure plongé pendant un bon moment. Il tourne les pages avec précaution comme s’il s’agissait d’un trésor... il avait saisi l’essentiel...
Tout à coup, je le surprends à presque sourire et constate que ce voyage par les voies ferroviaires lui plait beaucoup. Comme il en est à la dernière page du livre et que son vêtement ne s’égoutte plus, je présume qu’il quittera les lieux. Erreur. Devenu rapidement plus à l’aise et à l’évidence conquis, le voici qui troque son fauteuil humide pour une table de travail plus près des autres usagers et des livres. Il retrace son chemin jusqu’au rayon de sa découverte initiale et replace le précieux ouvrage minutieusement. En grand explorateur, il recherche à nouveau un bouquin qui lui apportera encore une fois un pur plaisir.
La Grande Bibliothèque l’avait conquis, elle l’avait accueilli sans prétention et sans jugement et lui avait subtilement inspiré le goût de la belle aventure de la lecture et des connaissances.
Je quittai peu après. Lui était toujours absorbé par sa nouvelle lecture. À la prochaine lui ai-je dit dans ma tête.
J’y suis retournée dimanche dernier avec mes enfants. Une promesse faite depuis longtemps. Ils ont fait tous leurs devoirs et leçons de la semaine à venir en un rien de temps, impatients d’aller fureter partout. Comme je me prépare à quitter ce nouveau temple de la culture, je vois un camarade de l’invité spécial de l’autre jour, bien installé à une table de travail. Ce dernier, manifestement devenu un habitué, est plongé dans un livre portant sur les sciences. Il a la tête bien appuyée dans la main gauche, signe évident qu’un effort intellectuel important est en cour.
Touchée par la présence de ces éclopés de la société de consommation, je me rallie d’emblée aux propos de la pdg de l’institution concernant l’accessibilité de la Bibliothèque sans préjugé à l’égard de ses usagers. Oui, des itinérants viendront à la Grande Bibliothèque pour se mettre à l’abri du froid ou des intempéries. Ce qui les attend tient pratiquement d’un phénomène aussi étrange que magique. Ils reçoivent très subtilement une dose massive de plaisir à regarder, lire, apprendre et découvrir certaines facettes du monde qui nous entoure.
Mme Bissonnette, a, non sans difficultés, bâti une bien Grande Bibliothèque, un refuge pour ceux qui trouvent dans la lecture une évasion, une joie de vivre, bref le goût de devenir meilleur!