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Il y a des mots qui changent de sens. Le mot fruste, par exemple, emprunté à l’italien frusto (« usé »), se disait à l’origine de choses usées par le temps et le frottement, des sculptures ou des pièces de monnaie, notamment. Le mot désignait ainsi une surface sans aucune aspérité. Par la suite, semble-t-il sous l’influence de rustre, ce mot a commencé à qualifier des personnes et des choses grossières. En médecine, on peut désormais qualifier de fruste une maladie dont les symptômes apparaissent de manière informe et difficilement reconnaissable. Mais avec cette évolution sémantique, une phrase comme la suivante est devenue tout à fait équivoque : « Elle caressait du bout des doigts les cannelures frustes d’un pilier », le lecteur pouvant y éprouver une sensation lisse ou rugueuse selon l’acception choisie. C’est pour cette raison que le romancier et académicien français Jacques Laurent renonça purement et simplement à utiliser ce mot dans ses livres1.
De privilège-droit...
Mais mon propos a trait à un autre cas de glissement de sens. Cette fois-ci, le mot honni est privilèges. Comme ceux que la Loi sur les services de santé et les services sociaux prévoient pour les médecins exerçant en centre hospitalier. Historiquement, des privilèges, selon le Petit Robert, ce sont des « droits et avantages que possédaient certaines personnes en raison de leur naissance (nobles), de leurs fonctions (clercs, magistrats), etc. » Un privilège est donc un droit. Mais pas seulement un droit. Un droit tout à fait particulier, un droit en quelque sorte ennobli. Un privilège, c’est du solide. Un des moments forts de la Révolution française fut l’abolition des privilèges seigneuriaux dans la nuit du 4 août 1789. Toucher à un privilège n’est pas facile. Seule une révolution peut y parvenir.
... au privilège-faveur
Dans un dossier récent où je défendais les privilèges hospitaliers d’un médecin, c’est donc avec un sursaut que j’entendis mon confrère plaider une certaine jurisprudence où on lit ceci : « Il faut se souvenir que le requérant ne détient que des privilèges d’exercer sa profession chez l’intimé. Si la loi utilise ce terme, il faut y donner un sens et il ne faut pas l’interpréter comme étant des droits à exercer chez l’intimé3. » Sursaut d’autant plus désagréable que la citation en cause venait me rappeler mon insuccès dans l’affaire en question, que j’avais moi-même plaidée six ans auparavant. Ainsi, un privilège ¾ jadis un droit sûr, fort, inattaquable, inexpugnable ¾ n’est maintenant plus un droit du tout. C’est une simple faveur qu’on accorde et qu’on retire au gré des circonstances.