En 1995, le Barreau du Québec signait une déclaration de principes relative à la conciliation travail-famille. Dix ans plus tard, le sujet est plus que jamais d'actualité. Dans une large proportion, les gestes concrets, eux, se font toutefois encore attendre. Pour une proportion grandissante d'intervenants, il est plus que temps de faire bouger les choses.
Me Line Samoisette |
En 1995, le Barreau du Québec signait une déclaration de principes relative à la conciliation travail-famille. Dix ans plus tard, le sujet est plus que jamais d’actualité. Dans une large proportion, les gestes concrets, eux, se font toutefois encore attendre. Pour une proportion grandissante d’intervenants, il est plus que temps de faire bouger les choses.
« L’un des éléments inclus dans la déclaration de 1995 était de trouver des solutions pour favoriser la conciliation travail-famille. Dix ans ont passé depuis et, mis à part les heures de fin d’audience qui ont été un peu adaptées, peu de choses ont été faites sur le terrain, à l’initiative des milieux. Nous en sommes restés aux principes. Il est urgent que les choses changent », affirme Me Line Samoisette, présidente du Comité des femmes dans la profession du Barreau du Québec.
Plusieurs sondages et études effectués auprès des professionnels de l’industrie juridique tendent en fait à confirmer cette perception. À titre d’exemple, en mai 2005, une étude réalisée par la firme Robert Half Legal auprès de 200 avocats issus de cabinets canadiens et américains démontrait « qu’en dépit des longues heures passées au bureau, bon nombre d’avocats continuent de travailler très tard dans la nuit à leur domicile ».
Les avocats interrogés ont déclaré apporter du travail à la maison en moyenne neuf fois par mois ou plus de deux fois par semaine. Plus encore, selon Charles Volkert, directeur administratif chez Robert Half Legal, l’enquête a démontré que « les avocats préfèrent parfois rester tard au bureau plutôt que d’apporter du travail à la maison en raison de l’importance du temps de présence requis dans le milieu juridique ». C’est que, explique-t-il, « la culture des cabinets d’avocats repose sur les heures facturables, et les services de contentieux des entreprises s’attendent à ce que leurs avocats soient facilement accessibles, ce qui peut encourager les avocats à demeurer sur place ».
40 heures/semaine… rêve inaccessible ?
Plus près de nous, un sondage effectué par l’Association du Jeune Barreau de Montréal (AJBM) au cours de 2004 met en lumière le fait que seuls 28 % des jeunes avocats (hommes et femmes confondus) travaillent 40 heures et moins par semaine. Interrogés sur la gestion de leur temps, 41 % des avocats ont affirmé que, s’ils avaient la possibilité de travailler moins d’heures, ils récupéreraient ce temps pour l’accorder à leur famille. Dans ce même sondage, 60 % des avocats ayant des enfants déclaraient arriver difficilement à concilier travail et famille.
Sur le terrain, la pression à laquelle les professionnels doivent faire face n’est pas sans entraîner des conséquences. Les femmes, plus nombreuses à pratiquer le droit, sont aussi plus enclines à délaisser la profession. L’écart salarial persistant entre les hommes et les femmes explique une partie du problème, mais leur insatisfaction à l’égard des conditions de travail joue également, notamment en ce qui a trait au congé de maternité. L’enquête réalisée par l’AJBM démontre que seuls 49 % des jeunes avocats bénéficient d’une politique de congé parental rémunéré en sus de celle offerte par le régime d’assurance-emploi.
La part du Barreau
Pour Me Samoisette, la concertation et la force du nombre ont jusqu’à présent permis certaines avancées, mais il faudra davantage si l’on souhaite aller plus loin. « Depuis la création du Comité des femmes dans la profession en 1991, un certain chemin a été fait. L’arrivée massive des femmes dans la profession a aussi changé le portrait. S’il y a aujourd’hui des politiques de conciliation travail-famille dans certains cabinets, c’est en raison de la prise de conscience que ces changements ont occasionnée, mais en même temps, il y a encore beaucoup à faire et le Barreau a un rôle majeur à jouer dans ce sens. »
Si la présidente du Comité des femmes met l’accent sur l’engagement du Barreau, c’est qu’à son avis, le virage en faveur de la conciliation travail-famille dans l’industrie passera par un profond changement de culture. « Si les principes énoncés dans la déclaration de 1995 n’ont pas pris forme, c’est qu’il y a tout un contexte qui fait en sorte que les choses ne peuvent spontanément se mettre en place, affirme-t-elle, convaincue. Les heures facturables, les exigences de rendement et de présence impliquent qu’il y a tout un changement de culture à faire. Le mouvement doit partir d’en haut et être insufflé dans les cabinets et les entreprises. Comme organisme professionnel, le Barreau du Québec doit donner l’exemple. Il a déjà agi comme leader dans les milieux professionnels en donnant naissance au programme d’assistance parentale, il peut faire la même chose en ce qui a trait à la conciliation travail-famille. »
Du point de vue de Me Samoisette, la création d’un groupe de travail chargé de réfléchir sur la conciliation travail-famille et de trouver des solutions concrètes ou susceptibles de changer les choses pourrait être envisagée. La mise en place d’un poste de conseiller à l’équité au sein même du Barreau pourrait aussi, selon elle, s’avérer une avenue intéressante. « L’expérience vécue au Barreau du Haut-Canada1 démontre que le poste de conseiller à l’équité est une solution intéressante en matière de conciliation travail-famille, notamment parce qu’il peut élaborer des politiques pouvant être reprises par les cabinets. Aussi, nous pensons que cette avenue devrait être explorée. »
Le débat dépasse d’ailleurs, selon la présidente du Comité des femmes, les strictes conditions offertes aux avocates. À son avis, c’est la survie de la profession qui est en jeu. « Dans les facultés, les étudiants posent de plus en plus de questions sur le mode de vie qu’impose la profession. Pour eux, la qualité de vie est importante. Si la profession ne s’adapte pas, des étudiants qui ont du potentiel se tourneront vers autre chose. Et c’est vrai autant pour les hommes que pour les femmes. À long terme, c’est peut-être même à une pénurie de main-d’œuvre que nous risquons de faire face. Les milieux tendent à se conscientiser, il faut en profiter pour aller plus loin. »
Par-delà les mots et les grands principes, quelques acteurs de l’industrie juridique sont passés à l’action et offrent à leurs employés ou associés de véritables programmes de conciliation travail-famille. Deux d’entre eux ont accepté de partager leur expérience : les Éditions Yvon Blais/Carswell et le cabinet Nicholl Paskell-Mede.