Naissance d'une école de sténographie judiciaire
Isabelle Richer
Un plus pour soutenir le travail des avocats… un plus pour les passionnés du droit… mais, surtout, un plus pour les justiciables.
Une formation de deux ans qui mène de façon certaine à un travail fort bien rémunéré ? La perspective semble presque trop belle pour être vraie, et pourtant, c'est la promesse que font les responsables de la nouvelle École de sténographie judiciaire du Québec, un projet qui a vu le jour à l'instigation de l'Association professionnelle des sténographes officiels du Québec (APSOQ) et du Barreau du Québec.
Contrer la pénurie
La pénurie de sténographes officiels est bien réelle au Québec, et la mise en place d'un programme de formation représente la solution idéale pour répondre à la demande. Il y a 30 ans, on recensait quelque 300 sténographes; aujourd'hui le Québec n'en compte plus que 170, dont la majorité ont plus de 50 ans. Pour répondre aux besoins du marché, une centaine de plus serait nécessaire
1.
Dès septembre
L'École de sténographie judiciaire du Québec, où l'on enseignera la sténotypie assistée par ordinateur, accueillera ses premiers étudiants en septembre prochain. La date limite pour s'inscrire a été fixée au 15 avril 2005.
Caroline Champagne, avocate de l'Association professionnelle des sténographes officiels du Québec
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Au cours du mois de mai, dans deux mois donc, les candidats seront reçus en entrevue de sélection et devront passer des examens d'admission.
15 candidats
Le comité de sélection est formé de sténographes d'expérience qui devront faire un choix parmi les candidats : l'École compte recevoir un maximum de 15 étudiants la première année.
Profil recherché
Me Caroline Champagne, avocate de l'APSOQ, donne les grandes lignes du profil recherché : «
Nous cherchons des candidats de qualité, qui maîtrisent la langue française et qui ont une bonne culture générale, puisqu'ils seront appelés à entendre toutes sortes de témoins dans des causestrès variées, témoins allant de l'expert en génie civil au médecin spécialiste dans un domaine pointu. »
Profil requis des candidats : être minutieux et patient, avoir une bonne mémoire et un excellent sens de l'écoute, et être armé pour faire un travail intellectuel demandant une motricité et une dextérité exceptionnelles.
Nécessité d'un non-stop
La formation — de niveau collégial et qui débouche sur un diplôme reconnu par le ministère de l'Éducation — s'étale sur deux ans à raison de trois sessions par an.
La première s'étendra de septembre à décembre 2005; la seconde, de janvier à avril 2006; et la troisième, de mai à août 2006. « Tout est question d'apprentissage de la vitesse, explique Me Champagne. La sténographie demande énormément de pratique, et, si on interrompait les cours pour une longue pause durant l'été, ça compromettrait la formation. Les étudiants risqueraient de régresser, ce qui n'est pas souhaitable. »
Verbatim sur-le-champ
André Boudreau, président de l'APSOQ, soutient que la sténotypie assistée par ordinateur est une technologie formidable, qui remplace avantageusement la sténotypie traditionnelle. En effet, grâce à l'ordinateur, les sténotypistes font l'économie d'une étape (longue et fastidieuse) de retranscription.
André Boudreau, président de l'Association professionnelle des sténographes officiels du Québec
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« Le sténotypiste tape sur son clavier les questions et les réponses des avocats et des témoins, explique André Boudreau, et un logiciel traduit littéralement en français les caractères sibyllins qui se trouvent sur le clavier. Tout ça, pratiquement en temps réel. Le principal avantage consiste à donner accès au verbatim des dépositions de chacun des témoins. Dans une cause de longue durée, les avocats sont enchantés d'obtenir les transcriptions au fur et à mesure, car ça facilite grandement les contre-interrogatoires quand les parties peuvent se référer au texte exact de ce qui a été dit une heure plus tôt ou même la veille. »
Un plus pour les justiciables
Les avocats ne voudront plus se passer de cet outil, qui profitera non seulement aux membres du Barreau, mais, bien plus encore, aux justiciables, selon M. Boudreau.
Aujourd'hui, ceux que l'on appelle « sténographes » travaillent surtout lors des interrogatoires hors cour ou encore lors de procès civils. Ils permettent aux parties d'obtenir une transcription fidèle de ce qui s'est dit.
Diverses méthodes
Les
sténographes prennent en note, à la main, le contenu des débats selon la méthode traditionnelle; les
sténomasques répètent les paroles de chacun en se servant d'un masque relié à un magnétophone, et les
sténotypistes tapent à grande vitesse sur leur sténotype.
Ils ne perdent pas un mot des débats, et si les avocats parlent tous en même temps, les sténographes interviennent pour faire répéter les portions inaudibles afin de s'assurer que tout aura bien été noté.
Toutefois, dans les trois cas, les professionnels de la prise de dépositions devront tout retranscrire avant de remettre une copie de leur travail aux parties.
Conséquences des imprécisions
Ce sont aussi les sténographes qui ont la tâche de retranscrire les débats enregistrés en salle d'audience. Cependant, cette technologie n'est pas sans faille, comme le fait remarquer André Boudreau. «
L'enregistrement des débats, même numérique, comme au Centre des services judiciaires Gouin, n'est pas à l'abri des impondérables. On ne pourra jamais empêcher les gens de tousser, les chaises de grincer et les avocats de parler en même temps. Bien souvent, quand le sténographe reçoit les cassettes ou les disques numériques, il ne comprend pas des portions d'une réponse importante. C'est le justiciable qui en paie le prix, puisque c'est lui qui a besoin de transcriptions exactes s'il veut porter sa cause devant un tribunal supérieur. »
Le système d'enregistrement au tribunal est gratuit. Le président de l'APSOQ reconnaît qu'il est utile, même si sa fiabilité comporte des ratés, mais il croit que la demande pour les sténotypistes qui maîtrisent la technique assistée par ordinateur va augmenter.
Les « avant » et les « après »
La naissance de l'École de sténographie judiciaire risque de créer deux catégories de professionnels : ceux qui posséderont la technique assistée par ordinateur et ceux qui auront été formés de façon traditionnelle, avant l'avènement de cette technologie. Les premiers auront-ils un avantage sur les seconds ?
Cette situation n'inquiète pas trop Me Champagne, qui constate que tous les dossiers ne nécessitent pas l'utilisation de la sténotypie assistée par ordinateur. Lors des interrogatoires hors cour dont la transcription n'est pas urgente, ou dans des causes de courte durée, les avocats n'y auront pas recours, sans compter que les sténographes qui pratiquent actuellement, âgés en moyenne de 50 ans, peuvent compter sur une clientèle bien établie.
Pas uniquement pour le monde juridique
André Boudreau croit, pour sa part, que le marché permettra encore aux sténographes d'expérience, et pour de nombreuses années, de faire leur travail. Car il n'y a pas que devant les tribunaux que l'on fait appel aux sténographes. Au Sénat et aux Nations unies, on utilise cette technologie. Les sténographes sont aussi en demande dans les conférences ou les conseils d'administration au sein des grandes entreprises. Même la Société Radio-Canada est constamment à la recherche de sténotypistes compétents pour faire le sous-titrage de ses émissions pour les malentendants.
Cependant, le président de l'APSOQ est bien conscient que la nouvelle technologie va remplacer progressivement le système actuel. « Je suis moi-même en péril, dit-il, à demi sérieux, du haut de ses 38 ans d'expérience. Mais cette révolution est bénéfique pour le système, et il ne faut pas résister au progrès. »
Initiation au droit
Le programme de deux ans prévoit une formation qui sera consacrée pour l'essentiel à l'enseignement de la technique. Des professionnels seront chargés de transmettre leur savoir. On dispensera également une formation en droit. Le cours de 45 heures sera donné par un avocat qui enseignera tout ce qu'il faut savoir du système judiciaire avant d'y accéder, sans oublier les volets de l'éthique et de la déontologie.
Au terme de ces deux années, c'est le Comité sur la sténographie qui sera responsable de vérifier la compétence des étudiants et de délivrer des certificats leur permettant d'exercer leur profession.
Frais et aide gouvernementale
Quant aux frais de scolarité, ils sont de 2 500 $ par session, soit 7 500 $ par an. Des frais qui s'apparentent à ceux d'autres formations spécialisées, que ce soit dans le domaine de la mode, du design, du cinéma ou du graphisme par ordinateur. La bonne nouvelle, c'est que les étudiants sont admissibles au programme de prêts et bourses du gouvernement.
Le bâtonnier du Québec, Me Denis Mondor
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Invitation aux barreaux de section
Du côté du Barreau du Québec, le
bâtonnier Denis Mondor encourage vivement les barreaux régionaux à mettre l'épaule à la roue pour favoriser la formation des personnes intéressées à s'inscrire à ce programme de formation. «
En Abitibi, il n'y a qu'un sténographe officiel pour faire le travail, déplore le bâtonnier Mondor. Parmi les façons potentielles d'inciter des gens à s'inscrire au programme, et, du coup, pallier la pénurie de sténographes qui, en région, se fait douloureusement sentir, M
e Mondor lance une idée aux barreaux de sections. Il serait, par exemple, possible, dit-il,
d'offrir un prêt aux étudiants afin de payer leur formation et l'équipement. Ce prêt pourrait même se transformer en bourse dans l'éventualité où le sténographe diplômé s'engagerait à revenir pratiquer dans sa région. »
Une plus-value garantie
Pour M
e Champagne, bien que les frais de scolarité soient relativement élevés, il s'agit d'un sage investissement puisque les 15 diplômés de l'École de sténographie sont certains de trouver du travail. «
On se les arrachera, jure-t-elle.
Il en faudrait même davantage pour répondre à la demande. »
Ces futurs travailleurs autonomes, on ne peut plus en demande, peuvent être assurés d'un revenu annuel de 50 000 $. Et souvent plus!
Relance d'une profession indispensable
Il ne reste que quelques mois avant que l'École de sténographie judiciaire ouvre ses portes. La Maison du Barreau, dans le Vieux-Montréal, offrira pignon sur rue à cette nouvelle école. En fait, les cours seront donnés dans les locaux de l'École du Barreau.
Le Barreau du Québec compte tout mettre en œuvre pour faire connaître ce tout nouveau programme, qui devrait relancer cette profession aussi méconnue qu'essentielle au bon fonctionnement du système de justice.
1 Lire l'article de Me Louise Vadnais intitulé « La sténographie judiciaire sauvée de la disparition », Journal du Barreau, édition du 1er septembre 2004, p. 27.