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Au milieu du XIXe siècle, la mutation de lordre constitutionnel canadien et laffirmation de Montréal comme métropole réduisent lascendant que la ville de Québec a, jusque là, exercé sur ladministration de la justice dans la province. Malgré ce recul, Québec demeure tout de même, au tournant du siècle, un important centre judiciaire.
Une grande famille
Le lundi 10 septembre 1900, à 9 h 30 une procession part du palais de justice pour se diriger vers la chapelle du petit séminaire où sera chantée la messe du Saint-Esprit qui marque à chaque année la fin des vacances judiciaires et louverture des tribunaux. Le défilé respecte un ordre strict. En tête, vient le gouverneur de la prison, accompagné de ses gardes. Suivent lhuissier audiencier, le shérif et son adjoint. Les juges en chef des différentes cours prennent ensuite place, juste devant les avocats. Le port de la toge est évidemment de rigueur. Les officiers de justice ferment la marche. La messe est célébrée en présence du lieutenant-gouverneur, Louis-Amable Jetté, lui-même juriste réputé. Lévénement demeure un des seuls moments où les différentes composantes de la communauté juridique se regroupent au cours de lannée.
Au tournant du siècle, la communauté juridique joue un rôle de premier plan dans la vie sociale, économique et même culturelle de la ville de Québec. Juges et avocats figurent, en effet, parmi les membres de lélite de la ville. Pourtant, la renommée de cette communauté nest pas à la mesure de sa taille, puisque sa population se limite à quelque 125 personnes seulement.
En 1900, la magistrature de la ville de Québec compte une dizaine de juges. Deux des six juges de la Cour du banc de la reine résident dans la ville puisque la province, vraisemblablement pour des considérations historiques, a réussi à maintenir deux districts dappel sur son territoire; lun a son siège à Québec, lautre à Montréal. Pour leur part, les effectifs de la Cour supérieure se résument à quatre juges, dont, il est vrai, le juge en chef, sir Louis-Napoléon Casault. La Cour des sessions de la paix compte sur les services de deux juges et la Cour du recorder, ancêtre de la cour municipale, sur un seul juge.
La plupart des avocats établis à Québec sadonnent alors à une pratique individuelle du droit. En fait, les 106 avocats répertoriés dans la ville sont répartis dans 76 cabinets différents. Seuls 18 cabinets comptent deux avocats et plus. De ceux-ci, trois cabinets seulement se distinguent nettement des autres avec quatre avocats. À la même époque, les grands cabinets montréalais sont de même taille. À Toronto, au moins un cabinet rassemble alors une douzaine davocats. Les cabinets sont surtout localisés dans le quartier des affaires et, plus précisément, sur la rue Saint-Pierre, dans la basse-ville. La communauté juridique voisine, quand elle noccupe pas comme locataire, les mêmes édifices que les banques et les compagnies dassurance. Dans leur publicité, les cabinets senorgueillissent dailleurs de leur rôle de procureurs dinstitutions financières, telles la Banque dHochelaga, la Peoples Bank of Halifax ou la Molsons Bank.
Quelques officiers de justice - greffiers et huissiers - sont rattachés aux différentes cours. Un personnel de secrétariat appuie également les juges et les avocats dans leurs tâches quotidiennes. Depuis lintroduction et lutilisation généralisée de la dactylo dans les bureaux, les secrétaires se sont, en effet, substitués aux clercs qui auparavant servaient de copistes pour leurs maîtres, en plus de jouer un rôle de commissionnaires auprès des tribunaux. Les avocats retiennent aussi fréquemment les services de sténographes qui prennent note des témoignages rendus en cour.
La Faculté de droit de lUniversité Laval est une institution de taille réduite. Le nombre total des étudiants qui la fréquente atteint tout au plus 58 personnes en 1899. En plus de se côtoyer à la faculté, les étudiants ont loccasion de se croiser au palais de justice où leurs fonctions de clercs auprès davocats les amènent fréquemment. Lenseignement à la Faculté est dispensé par un corps professoral composé dune douzaine de professeurs. Aucun deux noccupe son poste à temps plein. Tous, au contraire, sont accaparés par la pratique du droit ou par leur charge de juges. François Langelier, qui remplit alors la fonction de doyen et de professeur en droit civil, siège à titre de juge à la Cour supérieure. À la fin du siècle, il est appelé à sinstaller à Montréal et à abandonner son enseignement pour un temps. Trois autres juges occupent des chaires, Edmund James Flynn enseigne le droit romain, Adolphe-Basile Routhier, le droit international, et Alexandre Chauveau, le droit criminel. Compte tenu des activités professionnelles des membres du corps professoral, les enseignements sont offerts le matin et en fin daprès-midi.
La communauté juridique, quoiquelle soit fortement hiérarchisée, présente malgré tout un bon potentiel dintégration. Les occasions de rencontres entre les différentes strates qui la composent demeurent fréquentes. Dès ses premiers pas dans la profession, le jeune clerc est susceptible de fréquenter les membres les plus éminents de la magistrature ou du barreau. La taille réduite de la communauté et linstitutionnalisation encore peu prononcée de lenseignement universitaire encouragent de tels rapprochements. Lesprit de corps, favorisé par la cohésion du groupe, facilite le respect des us et coutumes chers à la profession. Cette ambiance familiale ne doit certes pas laisser croire à labsence danimosité. Les inimitiés et les rivalités existent. Elles sont dautant plus vivaces que lengagement de plusieurs avocats dans la vie politique ajoute souvent un important facteur de friction.
Un cabinet prestigieux
Lhistoire des cabinets davocats ont jusquici peu attiré lattention des chercheurs. Au tournant du siècle, dans la ville de Québec, le cabinet de Charles Fitzpatrick se démarque des autres. Sa taille et plus encore le prestige de ses associés en font même lun des plus importants de toute la province.
Fitzpatrick connaît la notoriété dans de célèbres affaires où se mêlent le droit et la politique. Il sillustre ainsi à titre de défenseur de Louis Riel. Il porte même sa cause devant le Comité judiciaire du Conseil privé, à Londres. Dabord engagé dans larène politique provinciale, il se fait ensuite élire aux côtés de Wilfrid Laurier comme député fédéral de la circonscription de Québec. La vie politique ne léloigne pas pour autant de la pratique du droit. Il devient même durant cette période bâtonnier du district judiciaire de Québec et bâtonnier de la province.
À la fin des années 1890, son cabinet davocats connaît une croissance remarquable. Fitzpatrick sassocie dabord avec Louis-Alexandre Taschereau, un jeune avocat talentueux. Ferdinand Roy se joint à eux, comme salarié, en 1897. Lannée suivante, Simon-Napoléon Parent, alors député provincial et maire de Québec, devient membre de la société. Peu de temps après, au terme de brillantes études universitaires, Laurence Arthur Cannon entre à ce cabinet. Pendant quelques années, la société possède également une antenne à Sainte-Marie-de-Beauce, connue sous la raison sociale Fitzpatrick, Taschereau et Taschereau. Les destinées de ce cabinet sont entre les mains dAntoine Taschereau, le frère de Louis-Alexandre.
Fitzpatrick et Parent se voient confier des responsabilités importantes dans le monde politique. Le premier devient solliciteur général, puis ministre de la justice et procureur général du Canada, alors que le second remplace Félix-Gabriel Marchand au poste de premier ministre du Québec. Lun et lautre sintéressent de près aux affaires en siégeant au conseil dadministration de plusieurs compagnies. Lexercice de telles fonctions par les deux associés contribue à accroître le rayonnement du cabinet et, manifestement, à drainer des mandats au bénéfice de la société. La cabinet sadonne à une pratique générale du droit. Il bénéficie dune clientèle de personnes et dinstitutions que les rapports entretenus avec les milieux des affaires, gouvernementaux et municipaux favorisent. Fitzpatrick, alors quil occupe le poste de solliciteur général du Canada, confie certains mandats aux membres de son cabinet, notamment à Cannon.
Louis-Alexandre Taschereau, dont les talents de conseiller juridique et de plaideur sont indéniables, devient lâme du bureau. Il plaide devant toutes les instances judiciaires, y compris la Cour suprême du Canada et le Conseil privé à Londres. Rapidement, il tisse, lui aussi, des liens étroits avec des institutions financières.
Si la communauté juridique de la ville forme une grande famille, le cabinet de Fitzpatrick en constitue une petite. Taschereau est le neveu de Fitzpatrick et Cannon, son gendre. Par ailleurs, les fils de Parent et de Taschereau se joignent au cabinet par la suite. Une étroite parenté politique les lie tous, sauf peut-être Ferdinand Roy.
Tous les associés principaux du cabinet atteignent la renommée. Fitzpatrick, en quittant la vie politique, accède directement à la fonction convoitée de juge en chef du Canada, puis devient lieutenant-gouverneur de la province. Taschereau succède à Lomer Gouin comme premier ministre du Québec. Roy est nommé juge en chef de la Cour de magistrat par Taschereau et occupe, en même temps, la fonction de doyen de la Faculté de droit de lUniversité Laval. Cannon, quant à lui, termine sa carrière comme juge à la Cour suprême.
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