Le Barreau de Québec possède lune des plus anciennes bibliothèques du pays. Fondée en 1811, elle est créée par les avocats de la capitale désireux de se doter collectivement dun instrument de documentation et daméliorer leur formation professionnelle. À cette époque reculée, la coopération simpose pour réaliser un tel projet car, déjà, les livres presque tous importés dEurope, coûtent cher et une bibliothèque juridique bien garnie représente un investissement considérable.
Le livre occupe alors une place importante dans la formation et la pratique
de la profession. Les avocats québécois du XIXe siècle
doivent maîtriser le droit civil français, le droit criminel anglais,
la somme des lois et ordonnances locales et suivre le développement rapide
de lédition juridique tant en Europe quen Amérique.
Pour bien pratiquer le droit à Québec à lépoque,
il ne suffit plus de relire quelques auteurs classiques, mais il faut avoir
de plus en plus recours à des ouvrages de références à
jour, à des recueils complets de jurisprudence et à des périodiques
spécialisés de doctrine.
Avant la création de la Bibliothèque du Barreau, les avocats
de la capitale doivent acheter leurs livres ou se les prêter mutuellement.
On trouve aussi plusieurs livres de droit à la Bibliothèque de
Québec ou « Quebec Library » fondée en 1779
sous les auspices du gouverneur Frederick Haldimand. Depuis son ouverture, cette
bibliothèque dassociation compte plusieurs avocats parmi ses sociétaires
et ses collections reflètent les goûts et les besoins de ses membres.
De leur côté, les bibliothèques de la Chambre dassemblée
et du Conseil législatif, fondées en 1802, renferment également
dintéressantes collections de droit, mais, jusquen 1825,
elles sont réservées aux parlementaires. La création dune
« bibliothèque des avocats » simpose donc
bientôt comme une nécessité. Cest Pierre Bédard
(1763-1829), avocat, député et chef du parti canadien au Parlement,
futur juge du district de Trois-Rivières, qui propose aux avocats de
Québec létablissement dune bibliothèque du
Barreau. Un comité étudie la question et le projet prend forme
à la fin de lannée 1811.
On ne possède que peu de documents sur les débuts de la bibliothèque, sinon quon y associe la magistrature locale et que le premier bibliothécaire, Jean-Baptiste Landry, est désigné en 1832. À ce titre, M. Landry, également huissier à diverses cours du district de Québec, sapplique à dresser le premier catalogue de la bibliothèque qui est publié en 1840.
Cette période, on le sait, est marquée par une crise politique majeure. LUnion des provinces du Haut et du Bas-Canada provoque de grands bouleversements dans lorganisation des institutions. On parle de déplacer le Parlement et le siège du gouvernement vers Kingston et, du coup, de déménager vers le Haut-Canada les archives publiques et les collections parlementaires. Ces changements inquiètent le milieu juridique de Québec et cest pourquoi, en 1840, les avocats demandent au Conseil spécial du Bas-Canada lincorporation de leur bibliothèque avant même de procéder à lincorporation du Barreau lui-même. Les avocats de Montréal font de même pour mettre leur bibliothèque à labri des secousses politiques et juridiques frappant le pays.
Au milieu du XIXe siècle la bibliothèque du Barreau est logée dans lancien édifice du palais de justice, rue Saint-Louis. La fondation de lUniversité Laval et de sa faculté de droit renforce la qualité de la formation professionnelle et lintérêt des avocats québécois pour leur bibliothèque se confirme au fil des ans. La bibliothèque est certainement utilisée par les juristes travaillant à la codification civile du Bas-Canada, car, au moment de la Confédération, la bibliothèque du Barreau de Québec possède un fonds de 5000 volumes, ce qui représente une collection spécialisée importante pour lépoque.
En 1873, un incendie détruit lancien palais de justice, emportant
la bibliothèque et plusieurs précieux documents darchives.
Pendant le dernier quart du siècle, les efforts sont consacrés
à la reconstruction des collections. Le bibliothécaire Adolphe
Marticotte (1852-1907) est lartisan de cette reconstruction. Le catalogue
de 7000 volumes quil publie en 1899 témoigne de ses efforts pour
restaurer la collection détruite 26 ans plus tôt.
À lorigine des collections juridiques du Barreau on retrouve un intérêt manifeste des avocats pour les uvres classiques des jurisconsultes français de lAncien Régime. Au cours des premières décennies du XIXe siècle, on constate aussi leur curiosité pour les transformations du droit civil et commercial français consacrées par ladoption du Code Napoléon en 1804. Les livres sur le droit anglais sont aussi nombreux: les ouvrages de droit militaire, commercial, criminel, et de common law sont disponibles au Barreau. La bibliothèque est aussi bien dotée du côté des collections de jurisprudence, de procédure, de droit municipal et rural. Même si les budgets ne permettent pas dacquérir tous les livres que lon souhaiterait, les collections du Barreau dessinent bien les contours des préoccupations et des champs dintérêts de la communauté juridique québécoise.
Au cours du XXe siècle, la bibliothèque du Barreau consolide son importance et sa valeur comme instrument de documentation et de référence jurisprudentielle. Les bibliothécaires Achille-Auguste Rhéaume qui occupe la fonction de 1907 à 1931 et J.-F. Dumontier qui lui succède en 1931 jusquen 1944 contribuent, selon les témoignages de lépoque, à la qualité des collections et du service offert par la bibliothèque. Entre 1944 et 1978, le travail de bibliothécaire de Me Lucien Lortie a aussi donné une solide réputation à linstitution. Me Lortie était lui-même un juriste de grande réputation qui enseignait le droit à lUniversité Laval. La bibliothèque du Barreau a été aménagée en 1983 dans ses nouveaux locaux au cinquième étage du nouveau palais de justice de Québec, boulevard Jean-Lesage. Elle compte à présent plus de 40 000 volumes, offre à ses usagers des séries complètes et tous les nouveaux outils de référence informatisés. Elle a toujours conservé lesprit du mandat qui était le sien à sa fondation il y près de deux siècles, soit doffrir un lieu de recherche, de consultation et de référence aux praticiens, aux plaideurs et aux juges comme, à loccasion, aux chercheurs spécialisés et aux étudiants en droit.
Gilles Gallichan, historien