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Grandeurs et misères de Gonzalve Doutre...

Lise I. Beaudoin, avocate

La confection du premier Tableau général des avocats ne s'est pas faite sans heurts et grincements de dents. On le constate aisément à la lecture du Rapport annuel du secrétaire-trésorier du Conseil général de 1867, Me Gonzalve Doutre. Les relations sont, au mieux, tendues entre lui et l'ex-secrétaire du Conseil général, qui refuse systématiquement de répondre aux demandes concernant les registres en sa possession. Le secrétaire-trésorier Doutre écrit d'ailleurs à cet égard : « Je ne peux laisser sans observation le silence inexcusable de l'ex-secrétaire du Conseil Général. Il voyait les embarras dans lesquels je me trouvais pour préparer le tableau des Avocats, en l'absence des Archives du Conseil, et cependant malgré mes instances et mes prières, il restait silencieux, n'accusant pas même réception de mes lettres. [...] J'ai fait un voyage à Québec espérant avoir des explications sur ce refus inexplicable... »

De peines et de misères

Le rapport annuel du secrétaire-trésorier Doutre est un trésor d'archives! On ne saurait trouver meilleure source sur les péripéties ayant entouré la confection du Tableau de 1867. Me Doutre y décrit avec moult détails les misères qu'il a vécues : « Pour préparer le Tableau il fallait un Registre contenant par ordre de date les noms de tous les Avocats admis depuis la Conquête jusqu'à ce jour. [...] Le Gouvernement s'est empressé de fournir au Conseil une liste complète de tous les Avocats admis depuis 1765 jusqu'à 1849. Les Sections transmirent ensuite une liste des Avocats admis dans chaque Section depuis 1849. L'arrangement par ordre de date fut assez long, mais enfin un Registre complet de toutes les admissions, depuis la Conquête jusqu'à ce jour fut obtenu ».

La liste a besoin d'être épurée. Il faut bien sûr y extraire les noms des avocats décédés ou inhabiles. Et que sont devenus les absents? « Il était important de réduire la liste au nombre exact des Avocats pratiquants; il était cependant difficile de connaître les Avocats absents de la Province, mais en s'adressant aux différents Évêchés du Bas-Canada une liste fut obtenue indiquant les noms des Avocats qui avaient laissé la Profession pour entrer dans les Ordres religieux ».

Et évidemment, en l'absence de toute informatisation... « Enfin le Registre fut mis par ordre alphabétique, travail deux fois plus long que de faire le Registre lui-même ».

Même une fois le tableau présenté au Conseil, reste encore à vérifier s'il contient des noms d'avocats décédés... « De cette manière le Tableau de 1868 sera plus complet, et il n'y a pas de doute qu'en 1869, le Tableau sera parfait, si on ne néglige pas les renseignements nécessaires ».

Trop d'avocats en 1867?

Déjà en 1867, Me Doutre se demande s'il n'y a pas trop d'avocats au Québec! Il faut savoir qu'à l'époque il agit comme porte-parole de nombreux avocats insatisfaits du manque de rigueur du Barreau à contrôler l'accès à la profession et qu'il reçoit du Conseil général le mandat d'élaborer une nouvelle loi sur le Barreau. Il est donc l'un des principaux artisans de la loi de 1866, dont l'existence découle en bonne partie d'une plainte transmise en 1860 au Conseil général du Barreau sur « l'encombrement de la profession d'Avocat ».

En ce qui a trait au nombre possiblement trop élevé d'avocats, Me Doutre écrit : « Le Tableau fait voir que pendant les 86 années qui ont précédé l'incorporation du Barreau, il a été admis 645 Avocats et que pendant les 18 années qui l'ont succédée il en a été admis 608. [...] Avant l'incorporation, les admissions étaient au nombre d'un peu plus de sept par année, tandis que depuis cette date elles ont atteint au-delà de trente par année. La population du Bas-Canada n'a pas connu une augmentation aussi rapide [...]. Les besoins de la population n'exigent pas un nombre aussi grand d'Avocats ».

Le mot de la fin

En remettant sa charge, Doutre ne ménage pas ses conseils pour les jeunes : « Espérons que les jeunes gens instruits comprendront que les autres carrières offrent des avantages aussi grands que celle de l'Avocat et qu'ils s'y jetteront avec l'ambition louable d'être utiles à eux-mêmes et à leur pays ».

Il met aussi en garde contre une dégradation possible de l'image de la profession : « Comme le faisait remarquer un Avocat français, les procès augmentent en raison même du nombre des Avocats. Moins il y a d'Avocats, moins il y a de procès, de chicanes [...]. Moins il y a d'Avocats, plus il y a de désintéressement et d'honneur dans la Profession car alors les membres du Barreau peuvent suffire aux besoins de la population et ils n'ont pas besoin d'accepter de ces procès qui déshonorent la Profession en même temps qu'ils ruinent les familles. [...] Il est donc de l'intérêt de la communauté en général que le Barreau soit sévère sur le choix de ses membres ».

Et 132 ans plus tard, les commentaires diffèrent mais la question perdure...