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Format MP3

Une perspective historique

Marie-Hélène Deschamps-Marquis, avocate*


Depuis l'arrivée des baladeurs MP3 en début d'année, plusieurs voient l'apparition du format MP3 comme la fin de l'industrie musicale. Les plus pessimistes prédisent même que, d'ici quelques années, la distribution illégale d'œuvres sur la Toile aura pris tellement de place que les compositeurs n'auront plus de moyens d'être rémunérés pour leur travail. Un point de vue alarmiste? Disons que l'industrie s'inquiète...

Rappelons tout d'abord que le format MP3 est une compression digitale faite par algorithme qui réduit par douze la taille d'un fichier. Cette compression permet de transmettre facilement les fichiers musicaux1 sur la Toile. Et la diffusion de ces enregistrements par Internet rend difficile le contrôle de la distribution des œuvres ainsi que la perception du droit d'auteur. Or différentes solutions sont avancées pour enrayer ce fléau, qui fait couler beaucoup d'encre et attise les passions: l'insertion d'un code dans l'enregistrement qui permet de le retracer ou d'empêcher sa duplication, une taxation de tous les serveurs Internet, la « chasse » virtuelle aux sites pirates, ou encore, l'interdiction pure et simple d'utiliser le format MP3.

En fait, comme la presse à imprimer, le piano mécanique, les photocopieurs et le magnétoscope, les gens de l'industrie musicale devront s'adapter à la nouvelle réalité technologique et exploiter pour le mieux ce nouveau médium.

De la presse à imprimer au magnétoscope

La première technologie à causer bien des remous fut, évidemment, la presse à imprimer. Je ne peux m'empêcher de citer Victor Hugo qui décrit si bien l'angoisse de nos ancêtres face à ce nouveau mode de communication: « C'était l'effroi du sacerdoce devant un agent nouveau, l'imprimerie. C'était l'épouvante et l'éblouissement de l'homme du sanctuaire devant la presse lumineuse de Gutenberg. C'était la chaire et le manuscrit, la parole parlée et écrite, s'alarmant de la parole imprimée ; quelque chose de semblable à la stupeur d'un passereau qui verrait l'ange Légion ouvrir ses six millions d'ailes.2 »

Pourtant, l'humanité s'est finalement bien accommodée de l'imprimerie. L'information a pu circuler plus facilement tout en restant précise. Un nouveau type de divertissement s'est développé. Avec du recul, il est maintenant possible d'affirmer que cette technologie a apporté plus d'éléments positifs que négatifs à la population mondiale. Les craintes du Moyen Age n'avaient donc pas leur raison d'être.

Il y eut ensuite le piano mécanique. On oublie souvent sa place dans l'histoire et pour beaucoup d'entre nous il se résume à un accessoire d'un film western. Pourtant, cette technologie a révolutionné le monde musical alors que pour la première fois, il était possible de rejouer indéfiniment les airs préférés sans l'aide d'un musicien. Aussitôt, on a sorti des versions adaptées des grands succès de l'heure. Acheter une bande perforée, permettant de reproduire une pièce par le biais du piano mécanique, était l'équivalent de se procurer un disque compact aujourd'hui. Évidemment, le monde artistique a paniqué: c'était la fin de l'industrie musicale! Les musiciens vivaient des recettes de leurs concerts et, maintenant que les gens pouvaient reproduire la musique à la maison, il n'y aurait plus de concerts et donc, plus de nouvelles créations. Là encore, les prédictions les plus pessimistes ne se sont pas réalisées. Le consommateur, même s'il possède un enregistrement sonore de l'œuvre musicale, semble toujours intéressé par la performance en direct de l'auteur-interprète. La preuve en est l'euphorie qui entoure, encore aujourd'hui, les concerts de vedettes internationales.

Les photocopieurs ont aussi donné lieu à d'autres prédictions apocalyptiques. Ils signifiaient, pour plusieurs, la fin de l'industrie du livre : les consommateurs allaient photocopier les livres afin d'économiser les frais de droit d'auteur. Or, sans droit d'auteur, plus de livres! Pourtant, sans perdre de temps, un système de taxation des photocopieurs, la mise sur pied de méthodes de comptabilisation des droits d'auteur et l'impression de livres sur papier qui ne peut être photocopié, ont été proposés. Sans compter toute la patience nécessaire pour photocopier un livre entier et l'attrait « physique » du livre. L'industrie du livre survit, les consommateurs continuent de se procurer leurs auteurs favoris à la librairie.

Comme dernier exemple, citons l'angoisse que provoqua le magnétoscope, que Walt Disney et Universal Studios ont tenté d'interdire la fabrication.3 Là encore, les mêmes peurs refont surface alors que les artisans de l'industrie cinématographique craignent que les consommateurs délaissent les cinémas. Il a même été envisagé d'introduire des signaux empêchant l'enregistrement d'œuvres télévisuelles protégées par le droit d'auteur. Pourtant, quelque dix ans plus tard, ces deux mêmes compagnies font des profits astronomiques avec la vente de vidéocassettes... sans compter les représentations cinématographiques, qui constituent toujours une source de revenus importante.

S'adapter aux nouvelles technologies

Évidemment, dans toutes ces situations, les gens se sont donné les moyens pour s'adapter à la nouvelle technologie. Souvent, une nouvelle façon de faire a été créée. Une nouvelle façon de faire qui a permis, par exemple, aux artistes de présenter leurs œuvres à un plus grand public.

Mon propos ne prône pas l'indifférence ou le laissez-aller à l'égard des MP3. Il vise seulement à dédramatiser cet apport technologique à l'industrie musicale. La musique en format MP3 fait maintenant partie de la réalité. Remplacera-t-elle le plaisir de posséder un objet comme le disque compact? Sera-t-elle seulement une substitution aux enregistrements de succès éphémères que l'on fait déjà gratuitement par le biais de la radio? Ou achèterons-nous des MP3, tout en payant les droits d'auteur, comme nous le faisons maintenant avec le disque compact? Je ne sais pas... L'industrie devra proposer des solutions et s'adapter. Et si « le passé est garant de l'avenir », gageons que l'industrie musicale saura s'adapter à la nouvelle réalité technologique et exploiter lucrativement ce nouveau médium

À noter que l'on retrouve aussi des oeuvres audiovisuelles dans ce format.

V. Hugo, Notre-Dame de Paris (Paris: Bookking international, 1993) à 184-185.

Universal City Studios c. Sony Corp. of America, 464 U.S. 417 (1984).

Pour en savoir plus

Histoire des MP3

Pour un témoignage de première main sur l'histoire des enregistrements MP3 et leur distribution sur Internet.

http://www.dmusic.com/articles/hist1.txt

La question suscite les passions

Pour tout savoir sur les débats engendrés par le MP3.

http://www.mp3.com

Les angoisses engendrées par l'imprimerie

Extrait d'un cours donné à l'Université de Sofia (Bulgarie). On y évoque l'histoire de l'imprimerie et les angoisses qu'elle a engendrées.

http://www.sparc10.fmi.uni-sofia.bg/cit/intro/printhis/print~.htm#Gutenberg

History of piano rolls

Pour ceux qui s'intéressent à l'histoire des pianos mécaniques, une revue exhaustive de l'influence de ces derniers à travers l'histoire.

http://www.ozemail.com.au/~pianola/rollhist.htm

* Me Deschamps-Marquis termine présentement une maîtrise en droit de l'informatique et de la propriété intellectuelle à l'Université McGill.