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L'égalité raciale dans la profession

Pas demain la veille?

Éric Dufresne, avocat

L'égalité raciale est loin d'avoir été atteinte dans la profession juridique. Un avocat de race blanche a beaucoup plus de chances d'être engagé par un cabinet ou de devenir magistrat qu'un avocat provenant d'une minorité visible. C'est l'avis unanime de toutes les personnes qui ont participé au colloque L'égalité raciale dans la profession juridique : les pratiques prometteuses pour le XXIe siècle, qui s'est tenu le 12 mai 2000, organisé par le Centre de recherche-action sur les relations raciales (CRARR) et l'Association du Barreau canadien (ABC) ­ division Québec.

Il apparaît clairement que les groupes minoritaires occupent un espace restreint au sein de la profession juridique. Ainsi, « en l'an 2000, le Québec ne compte qu'un seul juge issu d'une minorité visible ­ cours fédérales, provinciales et municipales confondues ­, et aucun arbitre du travail, très peu d'avocats de l'Aide juridique », confie Me Gail Grant, présidente du CRARR. Il y a également bien peu d'avocats des groupes racialisés1 qui travaillent dans des grands cabinets juridiques québécois.

Cela tient en partie au fait que les membres des communautés culturelles ont difficilement accès à la formation requise pour s'intégrer dans le monde juridique. Me Joanne St-Lewis, professeure à la Faculté de droit de l'Université d'Ottawa2, est un bon exemple : « Au début des années 1980, j'ai été la seule Noire de ma promotion à avoir gradué de la Faculté de droit de l'Université de Colombie-Britannique, confie-t-elle, avant moi, aucun étudiant noir n'avait gradué de cette faculté depuis 20 ans. »

L'absence de membres des groupes racialisés au sein de la profession légale n'a pas que des conséquences pour ceux qui aspirent à y œuvrer, elle a aussi des répercussions sur l'ensemble de ces groupes. Ainsi, « l'absence, pendant des décennies, de juristes autochtones a fait en sorte que la jurisprudence les concernant témoigne d'un manque flagrant de compréhension à leur endroit », expose Me St-Lewis.

Quelques-uns des obstacles

Le manque d'intérêt que les avocats de la majorité éprouvent généralement pour la question de l'égalité raciale dans la profession constitue le premier obstacle à la bonne intégration des avocats des groupes culturelles. « Les cabinets juridiques ne sont pas intéressés à discuter du problème d'embauche des minorités, fait remarquer Me St-Lewis. Ils ont eu, depuis 10 ans, de plus en plus tendance à fonctionner comme des entreprises où les travailleurs doivent d'abord performer, qu'ils se battent pour survivre, selon leur expression. Alors la question de l'égalité est loin d'être une priorité pour eux. Les barreaux et les associations juridiques, par contre, ont une attitude bien différente : ils sont intéressés à s'en occuper parce qu'ils savent qu'il y a là un problème. Mais la profession en générale ne s'intéresse pas à cette question. Et c'est d'ailleurs là une des sources du problème. »

Une autre obstacle est que les préjugés envers les minorités visibles sont loin d'avoir totalement disparus au sein de la société. « Il y a encore aujourd'hui, dans la société québécoise, des gens qui pensent que la profession juridique doit être réservée à une certaine couche de la population, que ce n'est pas pour tout le monde, et surtout pas pour les minorités visibles », déplore Me Lucrèce Joseph. Selon Me Joseph, les gens issus de ces minorités, notamment les Noirs ­ groupe auquel il appartient ­ éprouvent, à tous les stades de leur formation et de leur carrière, des difficultés importantes, que les avocats de la majorité n'ont pas à supporter.

Certaines autres obstacles sont, par ailleurs, le résultat de stéréotypes négatifs. « Il y a un de mes collègues noirs qui, il y a quelques années, a dû aller défendre une cause à Saint-Jérome, raconte Me Joseph. Quand le juge l'a aperçu en entrant dans la salle, il lui a demandé : « De quoi êtes-vous accusé monsieur ? » Pour le juge, un Noir qui se présentait devant un tribunal ne pouvait être qu'un accusé, pas un avocat. On a l'habitude de voir des Noirs derrière des barreaux, pas comme membre du Barreau. Là est le problème ! »

Me St-Lewis ne semble pas tout à fait partager la même opinion bien qu'elle soit elle aussi d'avis que plusieurs de ces obstacles découlent d'un certain racisme systémique. « Un des principaux problèmes [pour l'intégration des minorités dans la profession] n'est pas lié au racisme mais plutôt à la culture du milieu juridique, surtout celle des cabinets privés. « Les cabinets embauchent, règle générale, des avocats qui, à leur yeux, vont s'intégrer harmonieusement à l'ensemble, qui vont se fondre dans la culture homogène de leur cabinet. » Malheureusement, les avocats des minorités ne correspondent que rarement à la vision que les dirigeants des cabinets ont du bon candidat : ils cadrent mal.

« Cette situation tient d'abord au fait que, dans les cabinets, les recruteurs connaissent habituellement bien peu de choses sur l'art d'embaucher des personnes, constate Me St-Lewis. En plus, ils ne sont pas conscients que les candidats qui 'ne cadrent pas' sont souvent, en réalité, des candidats sur lesquels ils projettent des clichés, clichés qui troublent leur confort. »

Me Jennifer Stoddart, vice-présidente à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec, croit pour sa part que « la profession juridique a une culture très peu perméable aux changements parce qu'elle est intimement liée à l'exercice du pouvoir. Il est beaucoup plus difficile d'ouvrir la profession juridique que d'ouvrir la profession de travailleur social », ajoute-t-elle à titre d'exemple.

Quelques solutions

Certains correctifs ont cependant déjà été apportés à ce manque d'ouverture. Tout d'abord, le ministère de la Justice du Canada a déployé des efforts tangibles pour favoriser l'équité en matière d'emploi pour les groupes historiquement défavorisés. « Sur les 3 200 employés que compte le ministère de la Justice du Canada , 64,8 % sont des femmes, 2,7 % des autochtones, 3,3 % des personnes handicapées et 5 % des personnes issues d'un groupe minoritaire », expose Me Mario Dion, sous-ministre délégué au ministère. Dans certaines régions, ces taux sont encore plus élevés. Ainsi, à Toronto, 10 % des effectifs proviennent des groupes racialisés, tandis qu'à Vancouver c'est 15 %3.

Et le ministère entend en faire encore davantage, annonce Me Dion. « En fait, il doit se conformer à la Loi sur l'équité en matière d'emploi du Canada qui exige que les ministères et organismes fédéraux désignés emploient un certain nombre de membres issus de ces groupes4 pour que leur représentation, dans chaque catégorie professionnelle, atteigne un certain niveau selon leur proportion au sein de la population active du Canada, telle qu'établie par le Conseil du trésor. »

Pour Me Robert Hay, directeur des politiques au sein du ministère de la Justice du gouvernement des Territoires du Nord-Ouest c'est une bonne nouvelle compte tenu que « le ministère de la Justice du Canada est la plus importante boîte d'avocats au pays ».

Par ailleurs, « les gouvernements provinciaux sont, eux, dans chaque juridiction, les seconds plus grands employeurs de juristes, indique Me Stoddart. Et ces gouvernements auront de plus en plus la responsabilité de devenir des modèles dans l'embauche de gens des minorités. Le gouvernement du Québec a annoncé récemment qu'il entendait donner nettement plus de dents à ses politiques et à ses programmes d'équité en emploi, qui comporteraient des mesures plus pratiques que par le passé. Or, le bassin d'avocats qui travaillent pour des autorités publiques et parapubliques au Québec ­ au fédéral, provincial et municipal ­ est d'au moins 2 000 avocats, sinon plus. Il y a là une opportunité d'intégrer des avocats de minorités qu'il faudra mieux exploiter à l'avenir. »

Barreau du Québec?

D'autre part, le Barreau du Québec a commencé réellement à s'attaquer au problème de l'égalité raciale ces dernières années. « Les comités du Barreau sur les communautés culturelles et sur les autochtones ont été créés en 1992, souligne Me Carole Brosseau5, du Service de recherche et législation du Barreau du Québec. Le Barreau s'est doté d'une politique d'équité en emploi depuis 1995. Il y a aujourd'hui une volonté importante et sérieuse au Barreau pour faire en sorte que les principes d'égalité soient le plus possible respectés. »

L'avenir

Pour certains juristes, l'avenir ne laisse pourtant pas présager grand-chose de bon, du moins l'avenir immédiat. « Il reste beaucoup à faire », soutient Me Hay.

« Je crois que les défis en matière d'insertion des avocats des groupes racialisés sont énormes », ajoute Me Grant.

Pour relever ces défis, il faut selon eux plus que des discours. « Cela fait 20 ans qu'on entend les mêmes discours et que rien ne change réellement, dénonce Me Joseph. On ne veut plus de discours, on veut de l'action ! »

D'autres se montrent plus optimistes. « Personnellement, je pense que la question de l'équité dans la profession n'a pas un mauvais avenir devant elle, lance Me Gaétan Côté6, du ministère de la Justice du Québec. Les choses ne changent certes pas du jour au lendemain en cette matière, mais elles finissent par changer. Au début du siècle, les Irlandais et les Polonais étaient pointés du doigt. Il n'y avait rien de pire qu'eux. Puis, les préjugés à leur endroit ont disparu. Les Autochtones ont fait, au plan social, un grand bout de chemin; même si leurs problèmes, notamment de pauvreté, ne sont pas tous réglés. Alors, je suis peut-être optimiste mais je ne vois pas pourquoi il n'en irait pas de même pour les minorités visibles dans l'avenir. »

« Je pense que l'avenir sera meilleur que le passé pour les juristes de groupes racialisés. Comme le dit Me Côté, les choses prennent du temps, prédit Me Stoddart. Toutefois, le momentum économique actuel devrait faciliter les choses au cours des prochaines années. C'est un fait objectif que l'intégration des nouveaux arrivants s'opère nettement plus facilement quand l'économie va bien et que des emplois se créent. » *

Les groupes racialisés est une nouvelle expression servant à désigner les minorités dites visibles.

Me St-Lewis est également coprésidente du Groupe de travail sur l'égalité raciale dans la profession juridique de l'ABC.

Les proportions sont pour l'essentiel les mêmes pour ce qui est des juristes à notre emploi. Je crois que ces chiffres montrent bien que le ministère fait de réels efforts d'intégration.

Font partie des groupes désignés par la loi : les femmes, les minorités racialisées, les Autochtones, les personnes handicapées.

Me Brosseau est secrétaire du Comité sur les communautés culturelles. Elle est également responsable du dossier de l'équité pour l'Association du Barreau canadien

Me Côté s'occupe du dossier de l'égalité en emploi au ministère de la Justice.