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BEAUX MOTS DITS

Beaux mots salés sous les îles...

Jacques R. Roy, j.c.q.

En hiver, Bertrand à Yvon est chef de meute à Fatima. Durant l'été, Bertrand fait la pêche aux homards et aux crabes dans le bateau de son père Yvon. Quand j'arrive au chenil, en ce frileux matin de février, les chiens huskies aboient à hurle-tête. Je le prends « personnel » et me dirige prudemment vers leur maître qui, accroupi dans la neige, répare un attelage. D'un seul mot, ils les fait taire. « Enfile ça et viens m'aider à atteler les chiens », me lance-t-il en m'apercevant. Au cinéma du village de Cap-aux-Meules, j'avais vu une carte parlant d'aventures sur les banquises en traîneau à chiens. Au téléphone, Bertrand m'avait convoqué pour le lendemain matin à l'aurore. Il m'avait assuré qu'il allait m'habiller de pied en cap pour aller nous promener sur les rochers et les barachois et les lagunes le long des banquises avec ses chiens. Docilement, aux quatre vents des îles, je revêts bottes et pantalons matelassés et parka et tuque et gants, comme un astronaute qui va s'envoler tantôt vers Jupiter. Puis, claudiquant dans mes bottes trop larges, je m'amène prudemment dans l'enclos où les chiens broutent neige et poissons frigorifiés. Déjà, Bertrand a dans chaque main un chien qu'il amène au traîneau. Je m'approche du plus tendre des plus petits chiens et lui fait sentir mes gants, ou plutôt ceux que son maître m'a prêtés. Je me fais le plus possible Bertrand. Il accepte, le chien, de me suivre et je l'attelle au traîneau. Puis un autre. Seulement un à la fois. Bertrand, lui, y va à deux chiens pour chaque voyage de l'enclos au traîneau. Jusqu'à ce que nous ayons 11 chiens fringants et impatients de partir comme une fusée qui n'en peut plus de retenir son envol.

Et puis c'est l'arrachement. Le traîneau était solidement attaché au camion de Bertrand pendant qu'on y attelait les chiens. Mais le maître de la meute vient de lever les amarres. Je suis soulevé et virevolté par la frénésie du départ endiablé. Nous sommes lancés sur les pourtours des rochers, puis dans les champs d'une blancheur de Noël à y perdre la vue tellement c'est bon et c'est beau à vous couper les souffles. Il neigeoit doucement, comme au sortir de la messe de minuit. C'est comme si nous étions, le maître des chiens et moi, dans un canot au dessus des nuages dans une chasse-galerie et que nous volions vers un autre monde où tout est nature vraie de neige et de mer.

Soudain les chiens s'arrêtent comme si, au milieu de ce désert de sable blanc, il y avait un feu rouge. Bertrand a parlé. Éloise, le chien de tête, a entendu.

Chaque fois que le maître de la meute parle, toujours à demi-mots lancées en douceur, les chiens écoutent et agissent. En plein champ, là où il n'y a aucun sentier, Bertrand dit « gauche ». Le chien de tête, loin en avant des 10 autres chiens qui courent et soufflent, vire immédiatement à sa gauche en dessinant un angle droit. Si Bertrand souffle « mollis » l'attelage ralentit, mollit aussitôt puis c'est l'arrêt complet.

Le chef de meute décide d'amarrer son traîneau à un sapin, comme il dit, en entourant son ancre autour de l'arbre. Les chiens s'ébrouent dans la neige, se tournent et retournent sur le dos puis sur le ventre. Tous, sauf le chien de tête, qui demeure assis comme le sphinx en Égypte, allongé sur les pattes d'avant, les oreilles droites à écouter le vent qui glisse. Bertrand me montre des traces de renard dont le poil est brillant comme un vert galant tellement les renards vont l'été se lustrer le pelage contre les sables des plages sur la mer. Puis des pistes de lièvres qu'il rêve de pêcher en fin de semaine avec des collets.

Puis on repart de plus belle en traîneau, qui file à belle allure traîné par des chiens qui se souviennent des steppes et des froids de la Sibérie et dont les pattes gambadent à l'unisson. Leur museau flaire le bon temps qui passe et la belle vie qui vient... surtout quand on approche du chenil.

« Cet après-midi, les chiens vont se faire catiner », lance Bertrand pendant qu'on dételle les chiens et que je me déleste de mes habits de l'espace. Il m'explique qu'après le dîner, vont s'amener des jeunes venus aux îles, depuis l'île de Saint-Pierre et Miquelon, participer à un tournoi de hockey au Havre aux Maisons. Ils vont venir se promener en traîneau et vont cajoler et flatter les chiens.

La mer et ses mots sont dans le paysage et le langage

La mer est présente partout aux îles. Dans les lagunes, les barachois, les anses, les rocs et les vents. Le climat maritime adoucit l'hiver et rafraîchit l'été. On dit que c'est aux îles qu'il y a le moins de jours de gel par année au Québec. Le temps doux et plein de soleil de l'été s'étire jusqu'à la fin de septembre. D'autre part, les glaces qui encerclent les îles depuis la fin de janvier retardent l'arrivée du printemps.

C'est Jacques Cartier, en 1534, dans son journal qui parle des îles qu'il baptise les Araynes (du latin arena, qui signifie sable). Il les décrit comme meilleure terre que toute la Terre Neuve, plaine de beaulx arbres, prairies, champs de blé sauvaigne et de poys en fleurs... En 1629, Samuel de Champlain inscrit sur une carte La Magdeleine à l'endroit de l'île du Havre Aubert où se situe aujourd'hui le palais de justice des Îles de la Madeleine.

Ce palais de justice comporte un mini quartier de détention pour les trouble-fête et un bureau de juge avec bain. Car jadis, le juge itinérant devait y coucher au soir de tempête de la mer ou de la neige.

La mer et le sable sont partout présents aux îles. Même dans le langage imagé et chantant et combien agréable des gens des îles. Bertrand, le maître de meute, parlait d'amarrer son traîneau. Il disait son ancre au lieu de son frein pour ralentir et arrêter le traîneau lancé à toutes pattes par ses chiens. Il ordonne à ses chiens de mollir comme dans mollir un cordage sur un bateau.

Le nom de son chien de tête, Éloise signifie, dans la langue des îles, éclair électrique. Dans un vivant glossaire madelinot, ayant titre Le sel des mots, Sébastien Cyr écrit: « Avec la chaleur qu'on a eue depuis un élan, ça me surprendrait pas qu'il y ait des Éloises avant la fin de la veillée ». Un autre chien de Bertrand se prénomme Djiggeur, qui signifie, selon Cyr, un hameçon double surmonté d'un tête de plomb pour la pêche à la morue. Un autre chien a nom Garcette, qui veut dire une corde très solide préparée à l'huile et dont les Madelinots se servaient pour traîner les captures des loups-marins sur la glace. Aux îles, un phoque, c'est un loup-marin. Cyr, ce jeune homme de 17 ans, s'est mis en cœur de glaner auprès des gens des îles des mots et expressions pour permettre aux visiteurs et aux Madelinots de mieux s'amariner dans ce pays.

Il est une expression aux îles disant que « la tête du pêcheur ne portera jamais la couronne », signifiant que le pêcheur ne sera jamais riche. On parle du temps qui va beausir, du vent qui va calmir ou fraîchir, du voisin qui coquine, qui triche. On cause aussi de la lune profitante, soit de la lune croissante, d'une femme qui forlaque, qui manque à ses devoirs moraux dit le glossaire, d'un homme évergondé, frivole, des échouries, endroits où les loups-marins viennent se reposer sur la côte.

Le vent des îles, un moteur pour les petits homards

Un jeune pêcheur qui est à réparer ses cages à homards me dit qu'il se souhaite à lui et aux homards de bons vents pour l'été qui vient. Il explique que les larves de homards se déplacent sur le plateau madelinot fin juin et début juillet car c'est là qu'elles ont le plus de chances de vivre. Dans les profondeurs de plus de 50 mètres, les larves ne survivent point à cause de la froide température de l'eau du golfe.

Durant la période cruciale pendant laquelle les larves habitent en surface jusqu'à environ trois mètres, soit durant 20 jours, les vents forment le principal moteur de déplacement et non les courants. Après cette période, ils deviennent de minuscules homards avec pincettes. Ils se cherchent alors un endroit sécuritaire sur fonds rocheux où ils peuvent se cacher de leurs congénères homards qui sont des cannibales qui apprécient la chair du homard.

Le goût des îles en ville

S'il y a le sel des mots aux îles grâce au livre de Sébastien Cyr, il y a aussi dans cet archipel des mines de sel. En effet, lors de recherche de gisements pétroliers, de 1965 à 1970, on a découvert des gisements de sel au Rocher-aux-Dauphins. Le sommet du gîte de sel n'est qu'à une trentaine de mètres de la surface. L'exploitation commerciale de sel a débuté en 1983. Environ 65 % de la production est vendue au ministère des Transports et aux municipalités.

S'il y a aux îles du sel et du homard et des crabes et des myes, qu'on appelle là-bas des coques, il a aussi des frais produits de l'agriculture.

Les producteurs maraîchers se sont regroupés, comme les 12 îles de l'archipel, en se donnant comme nom Le bon goût frais des îles. Au marché Jean-Talon de Montréal, même s'il faut courailler un peu sans aller pour autant à bout d'yeux, on peut rêver des îles et avoir accès à son doux parler. On peut même ramener du marché à la maison le bon goût frais des produits agricoles et des fromages des îles en chantant Tant qu'il y aura quelque chose dans le frigidaire, du chansonnier Georges Langford des Îles de la Madeleine.