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Le nouveau tremplin de Anne Montminy

Un plongeon vers le droit

Simon Kretz

Pour la plupart des athlètes, une médaille olympique est la consécration d'une vie. Pas pour Anne Montminy. La plongeuse québécoise, qui est revenue des Jeux de Sydney avec deux médailles, a gardé les deux pieds sur terre et entreprend sa carrière en droit avec le même enthousiasme qui l'a menée si souvent sur le podium. Parce que le sport n'est rien d'autre qu'un tremplin pour le reste de sa vie.

Le bâtonnier Ronald Montcalm recevait, le 27 février dernier, la double médaillée olympique Anne Montminy, soulignant l'excellence de ses résultats sportif et académique
Le bâtonnier Ronald Montcalm recevait, le 27 février dernier, la double médaillée olympique Anne Montminy, soulignant l'excellence de ses résultats sportif et académique

Anne Montminy ne se ressemble pas. Si je n'avais pas eu rendez-vous avec la plongeuse au restaurant du musée de Pointe-à-Callière, aux abords du Vieux-Port de Montréal, elle serait passée 100 fois devant moi que je ne l'aurais pas reconnue. Elle est minuscule! Enfin, disons moins grande qu'elle ne le paraît sur un podium. Un petit bout de femme de 5 pieds 4 pouces mince comme un câble de piscine. Et toute de suite, cette pudeur aussi maladroite que charmante qui n'a rien à voir avec la confiance et l'éloquence que l'athlète projette devant les caméras de télévision.

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Ce matin-là, en jeans délavés, les cheveux un peu en broussailles, le sourire lumineux et le verbe modeste, Anne Montminy, double médaillée olympique au tremplin de 10 m (bronze, individuelle, et argent au synchro, avec Émilie Leymans), avait l'air d'une collégienne un peu timide qui s'est trompée de classe. Elle a pris un moment avant de s'asseoir. Comme pour reprendre son souffle. « J'ai tout mon temps, dit-elle, avec son accent franglais, sauf qu'il faut que je passe au bureau travailler un peu. »

La fille de 26 ans a beau avoir mis en veilleuse sa carrière sportive, elle a des semaines bien remplies. Depuis novembre dernier, elle concentre ses énergies à l'apprentissage d'un nouveau métier, celui d'avocate. La stagiaire de Davies, Ward, Phillips et Vineberg pédale fort. « J'avoue que je suis très intimidée. La plupart des jeunes avec qui je travaille ont déjà du métier. Ils ont étudié à Oxford et à Cambridge. Moi, je pars à zéro, ou presque. »

Double vie

C'est une façon de voir les choses, bien sûr. Aux cours des quatre dernières années, pendant que ses compagnons de classe et futurs collègues partageaient leur temps entre les cours, les partys de faculté et les stages d'été, Anne Montminy s'entraînait 20 heures par semaine, 50 semaines par année, en parcourant le monde au fil des compétitions. Une double vie essoufflante dont elle ne regrette rien. « La plupart des filles sur le circuit font du plongeon à temps plein. Ce mode de vie m'a plus ou moins réussi. En 1995, j'ai mis mes études en standby en vue des Jeux d'Atlanta. Ma 24e position m'a doublement déçue. J'ai ressenti un vide énorme parce que tous mes œufs étaient dans le même panier. Dès lors, pour moi, c'était clair: pour le meilleur et pour le pire, j'allais continuer de m'entraîner tout en étudiant. »

Le droit, dit-elle, n'était pas son premier choix. Après avoir terminé ses études collégiales au cégep John-Abbott, à Sainte-Anne-de-Bellevue, en science de la santé, elle songe à une carrière en médecine. « Mes notes étaient correctes, mais pas suffisantes pour je sois acceptée. » Sa mère avocate, spécialisée du droit de la famille, lui suggère alors de suivre ses traces.

Anne entreprend son baccalauréat à l'Université de Montréal en 1996. « Au début, je voyais le droit à la fois comme une façon de développer ma capacité d'analyse et comme une porte d'entrée sur le marché du travail. Mais avec le temps, j'y ai pris goût. Après mon stage, je souhaiterais faire, cet automne, une maîtrise aux États-Unis. À partir de là, on verra... »

Mais plus question de partager ses énergies entre le sport et les études, même si, insiste-t-elle, elle n'a pas encore officiellement annoncé sa retraite. « En ce moment, j'ai la tête libre. Je me sens bien. J'ai la conviction qu'à mon niveau, on peut prendre une année sabbatique afin de prendre du recul, puis revenir à la compétition. »

Chose certaine, la vie d'athlète ne lui manque pas. Elle profite de ses heures de loisir pour passer du temps avec son chum, un Américain de Washington, recherchiste pour NBC durant les Jeux de Sydney, qui est venu la rejoindre à Montréal. Elle veut apprendre à faite du surf des neiges. Elle lit des romans historiques et des biographies. Depuis quelques jours, elle dévore All to human, une autobiographie de George Stephanapoulos, principal architecte de la campagne présidentielle de Bill Clinton en 1996 et des proches conseillers du président durant son premier mandat.

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La politique l'intéresse-t-elle? Anne sourit, en soulignant son admiration pour Bill Bradley. Sportif cérébral, ex-membre de l'équipe olympique américaine de basketball (1964), il a fait sa marque avec les Knicks de New York dans les années 1970, avant de devenir sénateur. Il a brigué l'investiture démocrate l'année dernière. « Il a été un grand athlète. Puis il s'est forgé une autre belle carrière. Je trouve ça admirable »

Timidement, elle affirme qu'un parti lui a déjà fait de l'oeil. Mais elle se méfie. Sa seule « aventure politique » s'est soldée par une petite déception. C'était il y a deux ans. Elle a posé sa candidature à un poste de représentant de la Fédération canadienne de plongeon à l'Association olympique. On lui a répondu non merci. « J'étais surprise. J'avais vraiment le goût de m'impliquer. Je me suis dite wow!, qu'est-ce qu'il faut faire pour entrer dans le club? »

Qu'à cela ne tienne, en décembre dernier, lorsque est venu le temps d'aller présenter la candidature de Toronto à Lausanne pour l'obtention des Jeux de 2008, l'Association olympique canadienne lui a donné un coup de fil. « J'ai aimé l'expérience. Je suis à l'aise devant un auditoire et j'aime le mouvement olympique. J'y trouverai peut-être une façon de rester en contact avec le sport. »

Mais pas tout de suite.

« Il serait prétentieux de ma part de croire que je peux faire l'apprentissage d'un nouveau métier sans y consacrer toutes mes énergies. Et puis, j'adore le milieu. En un sens, je trouve très rafraîchissant de côtoyer des gens qui ont des intérêts et des cheminements variés. C'est stimulant. Je sais qu'à force de travail, je vais me tirer d'affaire dans ce monde-là aussi. »

Il faut dire qu'Anne Montminy a toujours travaillé fort pour arriver à ses fins. Née à Pointe-Claire, elle fait ses débuts en plongeon dès l'âge six ans, un peu beaucoup à cause de ses parents (son père est un ancien plongeur et sa mère a fait de la compétition de natation). Pendant ses premières saisons, rien ne laisse présager une grande carrière. Contrairement à Anne, ses rivales ont toutes fait de la gymnastique. Elles y ont développé un sens de l'espace, la conscience de leur corps et une grande flexibilité. Et de la confiance. « Lorsque l'on a fait des flips sur une poutre, c'est certain que ça donne de l'assurance. Moi, quand j'ai commencé, j'avais souvent peur. »

Au début de l'adolescence, elle montre des signes de progression, mais rien pour écrire à sa mère. Anne ne s'en laisse pas imposer pour autant. « Ça, c'est moi! Je ne suis pas la plus talentueuse, mais je suis persévérante! »

Et fière.

À ses débuts en plongeon, elle est souvent la plus jeune de son groupe à l'entraînement et met les bouchées doubles pour pouvoir se mesurer à ses équipières. « Ma phobie, dit-elle, c'était d'être la p'tite jeune qui retarde le groupe »

Ses complexes, si elle en avait, disparaissent en 1989 lorsqu'elle termine deuxième aux Championnats du monde juniors à la plate-forme de 10 m, un exploit qu'elle répète deux plus tard. En 1994, elle remporte le titre au tremplin de 10 m aux Jeux du Commonwealth, à Victoria.

Ses succès, dit-elle, elle les doit à son éthique de travail et surtout, à son entraîneur d'origine chinoise Yi Hua Li. Une des figures dominantes du sport au milieu des années 1980, la double championne du monde à la plate-forme de 10 m (1983 et 1985) a terminé quatrième aux Jeux de Los Angeles de 1984 avant de s'installer au Canada en 1990 où elle entreprend une carrière en coaching. Elle inculquera à Anne non seulement le sens du devoir, la discipline, mais aussi des notions techniques qui lui font faire des pas de géants. « Yi Hua, c'est mon idole », dit Anne, en ajoutant que les différences culturelles, de même que la conception du sport et les priorités de chacune ont parfois rendu leurs relations difficiles. « En Chine, le plongeon a le statut de sport national. Là-bas, les protégées des entraîneurs vivent pour le plongeon et vénèrent leurs coachs. Quand j'ai décidé de reprendre mes études, pour elle, c'était un non-sens. On ne devient pas championne olympique tout en étudiant. Quand je ratais un entraînement pour passer un examen, elle m'ignorait pendant un jour ou deux! »

Anne n'en démord pas. Sa plus belle réussite, c'est d'avoir su mener de front deux défis. Elle n'est pas du genre à preacher la bonne parole, mais elle espère tout de même avoir démontré que l'on peut exceller dans un sport sans mettre le reste de sa vie en suspend. Le sport et les études vont de paire, si l'on y croit.

En tout cas, elle a une nouvelle convertie.

« Lorsque je passe voir Yi Hua à la piscine, elle me présente à ses nouvelles plongeuses. Bien sûr, elles me reconnaissent, mais Yi Hua est fière de leur rappeler que je suis médaillée olympique. »

Et sa mentor finit toujours par ajouter, avec un grand sourire: « Vous savez, Anne est aussi avocate! »

Enfin, elle le sera bientôt...