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Ajourner... ou remettre à un autre jour!

Isabelle Huard*

En référence au terme ajourner, un proverbe espagnol dit ceci: « Par la rue plus tard, on arrive à la place jamais. »

Certes, une grande sagesse émane de ce proverbe. Mais ne vaut-il pas mieux remettre à demain ce que l'on ne peut pas faire aujourd'hui? Il serait aisé de répondre à cette question par l'affirmative dans un contexte juridique. En effet, plusieurs causes ne se terminent qu'après avoir subi nombre d'ajournements, ces interruptions de la procédure qui semblent faire partie intégrante du processus judiciaire.

Ce verbe transitif d'ajourner (de à et jour), c'est donc remettre à plus tard, renvoyer une cause, soit à date fixe, soit sans fixation de date jusqu'au moment où les conditions le permettront.

Ce sens actuel, qu'on retrouve en général dans le vocabulaire juridique ou administratif, est en contradiction avec la première signification de ce terme: en ancien français, et toujours dans un langage juridique, ajourner quelqu'un, c'était l'assigner à comparaître un jour particulier. Ajourner signifiait donc à l'époque « fixer un jour ». Nous pouvons donc y voir là pratiquement l'inverse du sens actuel, hérité de la langue anglaise, qui nous avait emprunté le mot (to postpone, to defer).

Aujourd'hui, on ajourne en évaluant parfois le délai, mais le plus souvent sans donner de date précise: ajourner à une date ultérieure ou même ajourner sine die, c'est-à-dire, sans donner de jour. Cette expression latine indique d'ailleurs que le délai sera long, qu'il n'est même pas nécessaire de le préciser, et qu'il sera peut-être bien le prélude à un abandon pur et simple.

Historiquement, on a donné à Ferdinand IV, roi de Castille, le surnom de L'Ajourné (el Emplazado) qui, d'après la légende, serait mort (en 1312) ajourné devant Dieu par ceux qu'il avait lui-même condamnés pour l'assassinat d'un de ses favoris.

Attention à l'utilisation fréquente de synonymes qui altèrent le sens du mot. Bien que l'on puisse employer l'expression assigner à jour fixe pour dire que l'on ajourne une cause à telle date, ajourner n'est pas exactement synonyme de différer, par exemple. D'abord, ce verbe ne fait pas partie du vocabulaire technique du droit ou de l'administration. Ensuite, il ne s'emploie pas lorsqu'un processus est déjà en cours: on parlera alors de différer un événement lorsqu'il n'a pas encore eu lieu, et qu'on repoussera la date à laquelle il avait été envisagé.

Toutefois, un point commun à ajourner et à différer se retrouve dans le fait qu'il s'agit toujours d'événement et jamais de personnes ou de choses. Également, ajourner et différer s'emploient toujours lorsqu'il s'agit d'une décision délibérée, et non d'un résultat ou d'un concours de circonstances: une cérémonie a été différée en raison du mauvais temps ou on a ajourné une affaire dont la solution dépend du résultat d'un recours pendant devant une autre juridiction.

Sources : Larousse du XXe siècle, site internet de « Parler au quotidien », site internet de proverbes & citations (Multimania).

* Détentrice d'une maîtrise en Études littéraires de l'UQAM, l'auteure enseigne au Collège de Sherbrooke et collabore à diverses publications à titre de rédactrice pigiste.