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BEAUX MOTS DITS

Manuel Batshaw, verdoyant de jeunesse

Jacques Roy, j.c.q.

Ce matin-là, en classe, Manuel Batshaw est terrifié et souhaite se trouver ailleurs. Le professeur le pointe du doigt et lui demande de réciter un extrait d'Hiawatha, poème de Longfellow qu'il a donné aux élèves à apprendre par cœur la veille. L'enfant bouge et tremble et trébuche...

Manuel Basha
Manuel Basha

Même s'il a besogné hier soir et ce matin encore pour apprendre le poème, il ne peut en bredouiller que quelques bribes. Il est porteur d'un handicap qui l'empêche de se concentrer; il a besoin de s'agiter sans cesse et a des difficultés à apprendre et à se souvenir. Ce n'est que beaucoup plus tard qu'il va prendre confiance en lui et se dire qu'il est aussi bon que les autres.

Ses parents se sont mariées en Russie. Harry, son frère aîné qui allait devenir le premier juge juif au Québec, est lui aussi né en Russie. Manuel voit le jour ici à Montréal en 1915. Il est le quatrième enfant d'un père menuisier qui peine à gagner la vie de sa famille et, manifestement, sa naissance n'était point attendue.

Il m'explique, en cet après-midi de décembre 2002 à la Fondation de l'Hôpital général juif, qu'il a dû apprendre à utiliser les lignes de côté pour faire ses études. Au football, on peut foncer en droite ligne vers les buts ou, comme dans son cas, avancer plus péniblement en ayant recours aux lignes de côté et se reprendre à plusieurs reprises pour avancer de quelques verges.

C'est l'encouragement constant de son frère aîné, plus vieux que lui de 17 ans, et de sa sœur qui permirent à Manuel de décrocher son baccalauréat ès arts de McGill en 1937. Puis il obtient l'année suivante un diplôme en service social. Agir comme travailleur social exige de lui non plus de la mémoire mais du jugement. Après son baccalauréat, pour la première fois, il éprouve des bouffées de bonheur car depuis toujours il éprouvait des difficultés avec son estime personnelle.

Maintenant, il est fier de lui et se perçoit aussi bon sinon meilleur que n'importe qui d'autre car il a enfin réussi à atteindre la ligne des buts en ayant bataillé de dures luttes sur les côtés et les lignes de traverses.

Son fils unique, Mark, sera aussi porteur du même syndrome de difficulté d'apprendre et de mémoriser tant sa concentration est poreuse. Grâce à la présence et à l'encouragement constants de sa mère, une travailleuse sociale comme son père, Mark va apprendre à apprendre et va réussir lui aussi. Présentement, il vit à Washington où il pratique comme pédiatre, enseigne et est responsable de recherches pour des enfants hyperactifs ayant des problèmes de concentration. Le fils de Mark a lui aussi surmonté les problèmes d'un enfant atteint de problèmes d'hyperactivité et de difficultés de concentration.

Manuel Batshaw tient à mentionner que l'enfant doit recevoir de ses parents les vertus de l'ambition, soit le désir ardent de réussite, dans l'ordre intellectuel ou moral, pour devenir le meilleur de ce que l'on est. Il ne s'agit point de réaliser un rêve des parents, mais il appartient aux parents d'inspirer à l'enfant le désir d'aller au bout de lui-même pour devenir le meilleur de ce que la vie a rêvé pour cet enfant.

Être un enfant au temps de l'enfance de Manuel Batshaw, c'était être un objet, une chose sans droit aux mains des adultes. La situation a changé mais il reste tant à faire pour donner aux enfants le goût de se dépasser en ayant des parents qui les aiment et les appuient pour leur donner espoir et désir d'indépendance.

Il aura consacré plus de 50 ans de sa vie au travail social auprès de diverses institutions pour aider des familles, des jeunes et des personnes âgées, tant aux États-Unis qu'au Canada, à Montréal plus précisément. En 1968, il est nommé directeur des Services communautaires juifs de Montréal, poste qu'il va occuper durant 12 ans. En 1975, une journaliste du journal The Gazette se fait embaucher comme éducatrice dans un centre d'accueil de la Rive-Sud. Elle y travaille plusieurs jours sans révéler son identité de journaliste puis publie sur trois matins des articles fracassants sur ce qui se vit dans ce centre pour enfants comme mauvais traitements.

Manuel Batshaw obtient alors du ministre responsable des Affaires sociales de se rendre une fin de semaine dans ce centre d'accueil. Le dimanche après-midi, son rapport est prêt. Il constate que les plus jeunes enfants sont fort bien traités, Mais qu'il n'en est pas ainsi pour les plus vieux. À minuit, ce même dimanche, il se rend lui-même porter son rapport, rédigé en anglais, au bureau du ministre qui pourra le commenter dès le lendemain matin à l'Assemblée nationale.

À son réveil le lundi matin, c'est la consternation. Le journal Le Devoir commente en large et en long le rapport Batshaw, qu'on a fait traduire en français durant la nuit. Quelque temps après, le ministre Forget, des Affaires sociales, lui donne mandat de mener auprès des 73 centres du Québec une étude intitulée : « La réadaptation des enfants et adolescents placés en centres d'accueil ». Au bout d'un an, le comité a remis un rapport et 166 recommandations dont l'une demandait la fermeture immédiate d'un centre de jeunes à Montréal, manifestement inadéquat. On a révélé des lacunes dans le système en général, surtout quant aux droits des jeunes, puis dans la formation et le perfectionnement du personnel et dans les services offerts par les centres d'accueil.

Le comité Batshaw a imaginé l'organisme de protection de l'avenir. Nombre de recommandations ont jeté les bases d'importantes réalisations, comme l'entrée en vigueur de la Loi sur la protection de la jeunesse, en 1979, et la mise en place de services externes, en 1980, puis la mise en œuvre d'un programme provincial de formation pour les gens oeuvrant dans les centres d'accueil, en 2000.

En 1993, cinq organismes anglophones de soins aux enfants à Montréal, dont Ville Marie Child and Youth Protection Services, ont fusionné et ont adopté le nom de Centre de la jeunesse et de la famille Batshaw, en reconnaissance de la contribution exceptionnelle au bien-être des enfants, réalisée par Manuel Batshaw. Ce dernier est fier que le mot famille soit présent dans le nom de l'organisme à côte du mot jeunesse car « c'est par la famille que les enfants peuvent prendre confiance en eux et dans la vie ».

Manuel Batshaw porte en lui deux autres projets et veut y consacrer des énergies et trouver des fonds pour leur faire franchir la ligne des buts. Il ne peut comprendre que les services d'aide psychiatrique et psychologique soient aussi peu accessibles pour les jeunes en difficulté dans les centres d'accueil. « Que dirons-nous si des enfants aux prises avec des problèmes physiques comme la pneumonie ne pouvaient avoir recours à un spécialiste de la santé qu'une fois par mois ? Et pourtant, c'est la situation qui prévaut présentement dans les centres d'accueil pour les enfants vivant des problèmes de santé mentale. »

Puis, il veut qu'on fasse des recherches sur la validité et l'efficacité des méthodes de traitement des enfants dans notre système de protection de la jeunesse. « Aucune université ou entreprise ne peut progresser si elle ne dispose pas d'un service de recherche pour évaluer ses méthodes de fonctionnement. Si on utilise de l'Aspirine ou du Tylenol, il faut savoir les résultats et les effets secondaires de l'un ou l'autre sur les patients au lieu d'en donner depuis des années sans résultats concluants. Car malheureusement, actuellement, on constate qu'ils ne sont pas assez nombreux, les jeunes à sortir de notre système de protection de la jeunesse capables de vivre leur vie. »

Même s'il doit encore aujourd'hui s'y prendre à petits pas pour lire un livre dont il veut retenir adéquatement le contenu en raison des mêmes problèmes qu'au temps de son enfance, à l'école où il ne pouvait se souvenir d'un poème appris le matin, Manuel Batshaw se rappelle avec émotion chacun des moments de la journée il y a quelque temps où il a reçu un doctorat honorifique de l'Université McGill. Car il était le premier de toute l'histoire de 80 ans de l'École de service social de McGill à qui on décernait un tel honneur.