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L'édifice Ernest-Cormier redevient un palais de justice

Reprise d'audience !

Shaun Finn et Mathieu Beauregard*

N.D.L.R. : En août 2004, la Cour d'appel du Québec emménageait dans l'édifice Ernest-Cormier, rue Notre-Dame Est, dans le Vieux-Montréal. À l'instigation du juge en chef Michel Robert, deux recherchistes ont retracé l'historique de cet immeuble en interviewant des juristes ayant plaidé ou siégé dans ce bâtiment. Le résultat de cette recherche sera publié en trois volets. Le premier, présenté ici, relate les origines de l'édifice.

« J'ai une relation particulière avec l'édifice Ernest-Cormier, étant natif du Vieux-Montréal, raconte le juge Yves Mayrand, de la Cour supérieure du Québec. Mon père était débardeur et devait s'installer près du port. Jeune, j'étais fasciné par les colonnes et par les sculptures de bronze sur les portes. Vers l'âge de 14 ou 15 ans, je me suis faufilé dans le palais pour voir comment ça se passait. C'est ainsi que j'ai décidé de devenir avocat. L'édifice eut une influence sur mon choix de carrière. »

Au-delà de l'expression architecturale, l'œuvre d'Ernest Cormier a su en inspirer plusieurs, qui deviendraient un jour juristes de renom.

« J'ai fréquenté le Collège Saint-Laurent comme pensionnaire de l'âge de 13 à 14 ans, raconte Antonio Lamer, ancien juge en chef de la Cour suprême du Canada. J'avais un arrangement avec les Pères Sainte-Croix. Chaque mardi et jeudi après-midi, ils me donnaient la permission de me rendre au Palais, dans la grande salle, pour suivre les procès pour meurtre. Je retournais au Collège un peu en retard, mais les Pères reconnaissaient là mon intérêt pour le droit. »

De longues colonnes élégantes, élancées, d'immenses portes de cuivre et des mots latins gravés dans la pierre de la corniche : dès le premier coup d'œil, l'édifice Ernest-Cormier signale une institution.

Partie intégrante de la rue Notre-Dame, cœur historique de Montréal, ce bâtiment néoclassique s'impose silencieusement. Levant la tête, les piétons ralentissent le pas ou s'arrêtent un moment pour mieux admirer cette façade exquise, mais grave.

Mais quelle est l'origine de cet édifice, et à quoi servait-il exactement ? Répondre à ces questions, c'est retracer non seulement le parcours de ce bâtiment, mais celui de la ville, de la province et du pays lui-même. L'histoire de l'édifice Ernest-Cormier est intimement liée à celle de la communauté et coule, tel un fleuve, à travers un vaste paysage de repères, d'évènements et de souvenirs. Encore aujourd'hui, on peut entendre l'écho du claquement de sabots le long de la rue Notre-Dame.

Le « tout-à-Québec »

Au XIXe siècle — où commence notre récit —, avant même que les Pères de la Confédération ne se rencontrent à Charlottetown, Montréal connaissait des difficultés de croissance. Florissante, la métropole était le premier port du Québec et le centre commercial, industriel et bancaire de l'Amérique du Nord britannique. Cependant, même si ses commerçants étaient enthousiastes, les magistrats de Montréal, eux, commençaient à désespérer.

Rappelons que, depuis le tout début, la ville de Québec était la capitale officielle de la colonie française instaurée par Jean Talon. L'administration coloniale s'était fermement établie dans ce lieu consacré, emplacement de la première habitation. C'est à Québec que le gouverneur résidait et exerçait ses fonctions, et là aussi que les juges tranchaient les litiges. Même après la conquête britannique et la Proclamation royale de 1763, le statut privilégié de cette ville demeura le même.

Un premier palais... part en fumée

Première au point de vue économique, mais toujours deuxième au point de vue politique, Montréal n'obtient un véritable palais de justice qu'en 1800. Celui-ci est construit sur le site qu'occupe maintenant l'édifice Lucien-Saulnier, au 155 de la rue Notre-Dame Est.

Malheureusement, un incendie ravage la bâtisse durant la nuit du 17 au 18 juillet 1844. Cela oblige l'institution à emménager temporairement dans l'immeuble qu'occupaient les militaires, un bâtiment jouxtant le fameux Champ-de-Mars. Aujourd'hui oubliée, une garnison était cantonnée auprès de cette large bande verte où, de nos jours, citoyens et visiteurs se promènent ou pique-niquent. Dans un passé pas si lointain, des soldats y accomplissaient leurs exercices militaires sous un soleil de plomb.

En 1849, les magistrats siégeant toujours dans cet immeuble déménagent de nouveau en raison des rénovations qui doivent y être faites. Ils s'installent au Château Ramezay et y restent jusqu'en 1856, au moment où s'achève la construction du deuxième palais de justice de Montréal, l'actuel édifice Lucien-Saulnier.

À la suite d'une réorganisation d'envergure, ce palais accueille, notamment, la Cour supérieure. S'y trouvent également les deux sections de la Cour du banc de la Reine. La première section possède une juridiction criminelle de première instance, la seconde une juridiction générale en appel. Tous ces services occupent rapidement l'immeuble au-delà de sa capacité.

Et encore de la fumée...

Le 11 mars 1915, une défectuosité du système électrique du palais cause, au dernier étage de l'aile Ouest, un incendie qui détruit une partie des archives. L'huissier Patrick Gleason y perd la vie.

Retour à la case départ

Les journaux et le Barreau pressent une fois de plus le Gouvernement d'édifier un nouveau palais de justice. C'est le 14 février 1920 que les autorités provinciales confient finalement à Ernest Cormier (1885-1980), Louis Amos et Charles Saxe la conception de l'édifice actuel. Ce palais aura un impact autant pratique que psychologique et culturel. Ernest Cormier désirait ériger un monument, voire un temple civique, qui serait à la hauteur de la destinée de l'institution.

Le juge Mayrand commente le rôle symbolique que jouaient autrefois les tribunaux : « Il y avait alors plusieurs ressemblances entre la Magistrature et l'Église. Toutes deux utilisaient le latin, toutes deux exigeaient des robes sombres et flottantes, toutes deux s'entouraient de cérémonies. »

Le prochain volet de l'histoire de l'édifice Ernest-Cormier abordera la construction du palais, qui deviendra non seulement une grande œuvre architecturale, mais aussi une pièce maîtresse de la vie juridique montréalaise.

* Les auteurs tiennent à remercier tous ceux qui leur ont généreusement accordé une entrevue. De plus, ils désirent remercier la juge Louise Mailhot pour son aide et sa grande patience, de même que Me Paule Gauvreau-Dupont et d'autres recherchistes de la CAQ. Toute erreur est celle des auteurs uniquement.