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L'édifice Ernest-Cormier redevient un palais de justice

L'antre des grandes plaidoiries

Shaun Finn et Mathieu Beauregard*

N.D.L.R. : Dans la précédente édition du Journal du Barreau, un bref historique a été tracé de la construction de l'édifice qui abrite, depuis août 2004, la Cour d'appel du Québec. Le deuxième des trois volets relatant la petite histoire de l'édifice Ernest-Cormier nous transporte à l'aube du XXe siècle, au moment où débute la construction du bâtiment.

Né en 1885, Ernest Cormier étudie le génie à l'École Polytechnique et devient architecte. Puis, après des études à l'École des Beaux-Arts de Paris, il revient à Montréal, où il devient un grand maître du style Art Déco durant les années 20 et 30. Axé sur les lignes droites, la rigueur géométrique et l'élégance, ce mouvement artistique voit le jour et s'impose dans la France d'entre-deux-guerres.

Une photo d'Ernest Cormier montre un homme au regard direct et concentré, avec des sourcils prononcés que modèle un perpétuel froncement. L'esquisse d'un sourire, cigarette aux lèvres, portant lunettes rondes, cravate à pois et chapeau foncé, il incarne l'artiste sûr de lui et expérimenté qui a déjà fait ses preuves.

Outre l'édifice qui porte aujourd'hui son nom, les œuvres de Cormier comprennent la majestueuse Cour suprême du Canada à Ottawa et le pavillon central de l'Université de Montréal. Surmonté de sa fameuse tour, ce dernier est indissociable du versant nord du mont Royal - une citadelle moderne qui se hisse au-dessus de la ligne des toits, métaphore vivante d'une cité prospère en pleine croissance.

Salle Pierre-Basile-Mignault
Salle Pierre-Basile-Mignault

Une fois l'édifice Ernest-Cormier achevé, en 1926, toute la hiérarchie judiciaire en matière pénale, des cours inférieures à la section criminelle de la Cour du banc de la Reine, en passant par la Cour des sessions de la paix, est transférée dans le nouveau palais. Bref, l'administration montréalaise du droit pénal est concentrée en un même lieu.

Plus qu'un palais de justice au sens classique, l'édifice Ernest-Cormier occupera une place singulière dans la vie politique de la ville et de la province. " Anciennement [au cours des années 30, 40 et 50], le bureau du premier ministre du Québec se trouvait dans cet édifice ", souligne Claude Bisson, ancien juge en chef de la Cour d'appel du Québec. " MM. Taschereau et Duplessis y avaient leurs bureaux jusqu'à l'inauguration de l'édifice Hydro-Québec, sur le boulevard Dorchester d'alors. "

Centre juridique et administratif, le palais servait aussi à diriger les projecteurs sur certains des plus brillants orateurs qui figurent aujourd'hui au panthéon québécois. " À cette époque, les plaideurs savaient manier l'art oratoire ", commente le juge Yves Mayrand, de la Cour supérieure du Québec. " La cour était plus théâtrale qu'aujourd'hui. Les avocats se promenaient en va-et-vient devant le banc et les jurés. La Cour servait à mettre en vedette les ténors du Barreau, les gens qui deviendraient un jour ministres et juges en chef. "

Joe Cohen, Alexandre Chevalier, Raymond Daoust et Claude Wagner furent parmi les étoiles du droit criminel. " Ce fut un plaisir de les entendre ", se souvient Antonio Lamer, ancien juge en chef de la Cour suprême du Canada.

" À l'étage supérieur de la Cour des sessions de la paix se tenaient les assises des procès par jury pour les crimes qu'on nommait alors "indictables" ", écrit Me Gaëtan Raymond, inscrit au Tableau de l'Ordre du Barreau en 1946. " Par sa majesté, ce tribunal contrastait avec celui de l'étage inférieur. Les étudiants en droit fréquentaient les grands procès, comme l'affaire Stabile, afin d'apprendre les grandes manœuvres des avocats célèbres. "

En effet, les procès devant jury se tenaient dans la plus grande pièce du palais, une énorme salle d'audience qui porte maintenant le nom de Louis-Hippolyte Lafontaine.

Mais même les plus grands drames ne peuvent se dérouler sans un metteur en scène doué. Dans le cas du palais de justice Ernest-Cormier, ce rôle clé fut joué par le juge Wilfrid Lazure. Nommé à la Cour supérieure en 1936, il présida longtemps les assises pénales, avec éclat. " Le juge Lazure s'est consacré à ses tâches pendant 25 ans, relate le juge Bisson. Il était roi et maître de cette grande salle. "

" Je me suis dis qu'un jour, je voulais être M. Lazure, raconte le juge Lamer. Et c'est ce qui est arrivé. J'ai été nommé à la Cour supérieure en 1969, et on m'a confié les assises. "De l'extérieur, l'édifice Ernest-Cormier, ancré au sol avec ses racines de granit ciselé, apparaît imperturbable. On dirait un de ces rocs solitaires qui brisent l'écume des vagues. Pourtant, tel n'est pas le cas. L'édifice a toujours été imprégné de la cacophonie des drames humains. " La salle des pas perdus [le hall d'entrée] était très mouvementée, rappelle Michel Proulx, juge retraité de la Cour d'appel. Les avocats attendaient dans cette salle, dans l'espoir que des clients retiennent leurs services. "Une atmosphère de compétition planait sur le palais durant les années 50 et 60. " Il y avait un clivage entre les criminalistes et les civilistes, confie le juge Mayrand. Les criminalistes se tenaient ensemble; il y avait une grande fraternité entre les membres. C'était un privilège d'obtenir une des 40 cases mises à la disposition des avocats. "

Dans le prochain et dernier article de cette série, nous ferons le survol de grands procès qui se sont déroulés dans l'édifice Ernest-Cormier. Nous verrons pourquoi ce bâtiment est devenu désuet et comment, à l'issue d'une éblouissante renaissance, il devint le nouvel emplacement de la Cour d'appel du Québec.

* Les auteurs remercient tous ceux qui leur ont généreusement accordé une entrevue, ainsi que la juge Louise Mailhot, pour son aide et sa grande patience, de même que Me Paule Gauvreau-Dupont et d'autres recherchistes de la CAQ. Toute erreur est celle des auteurs uniquement.