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Bagne dessiné

Christian Côté

L'avocat-bédéiste Jean-Marie Digout remet ça. L'auteur français ressort ses phylactères pour lever le rideau sur une période sombre de l'histoire judiciaire française. L'album Passeport pour la Guyane1 nous plonge dans un passé pas si lointain, que plusieurs préféreraient oublier.

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Les voyages forment la jeunesse, dit-on. Pour la justice française d'autrefois, le " voyagement " était aussi destiné à punir des milliers de criminels.

À l'époque, la prison ne semblait plus suffisamment efficace pour corriger certains condamnés. Bien vite est apparu le châtiment que l'on croyait exemplaire. Dès 1561, des milliers de prisonniers ont été embarqués sur les galères pour y ramer sans arrêt sous les coups de fouet.

Toutefois, comme l'indique Me Digout dans son œuvre dessinée, les galères, trop coûteuses et inutiles, ont été abandonnées après deux siècles.

Puis, un jour, la France s'est mise à avoir de nouvelles idées de châtiment. On imposerait aux criminels indésirables l'" exotisme " : le bagne.

Aller simple vers l'enfer

Dans l'Hexagone, l'idée d'expulser ses proscrits le plus loin possible était déjà en vogue depuis la colonisation. Sous le roi François 1er, par exemple, l'explorateur Jacques Cartier a reçu l'ordre de faire monter à bord de ses navires des prisonniers fraîchement libérés. Ceux qui survivraient au voyage obtiendraient la liberté d'aller vivre à l'étranger à peu de frais...

Le concept du bagne mis en place quelques siècles plus tard est simple, comme nous l'expose en dessins Jean-Marie Digout. On envoie des criminels loin, très loin, de préférence dans un lieu isolé au climat hostile, à des milliers de kilomètres de la mère patrie.

À ce titre, la Guyane, petite colonie française d'Amérique du Sud, était toute désignée pour accueillir ces voyageurs d'infortune. Là-bas, les proscrits n'allaient pas se la couler douce, au contraire. Travaux forcés exténuants, torture quasi systématique et lourdeur du climat tropical (chaleur, humidité et maladie) avaient bien souvent raison de ces envoyés spéciaux avant même la fin de leur peine. La majorité ne remettait jamais les pieds en France.

Rencontres célèbres

C'est dans ce contexte glauque que l'auteur Digout nous présente Évariste Maupy, personnage fictif. Le bédéiste nous plonge en 1925 (le bagne de la Guyane a été officiellement aboli en 1938), alors que Maupy est condamné au bagne pour complicité dans une louche histoire de meurtre.

On nous explique qu'avant de monter à bord du bateau qui lui fera traverser l'Atlantique, le condamné doit transiter par l'Île de Ré, qui baigne dans l'océan à 50 km de La Rochelle.Au passage, le bédéiste relate l'histoire de la citadelle de Ré, où ont été enfermés d'illustres personnages tels que le comte de Mirabeau et Alfred Dreyfus, ce capitaine français condamné à tort pour espionnage pour le compte de l'Allemagne.

Au fil des cases, on croise aussi les auteurs Albert Londres et Georges Simemon, qui étaient au début du XXe siècle d'importants observateurs de la scène judiciaire.

Jean-Marie Digout poursuit ici sa mission éducative en livrant une bédé historique assez bien construite. L'homme en robe noire n'est pas dessinateur de profession, mais il arrive à se débrouiller assez bien pour nous tenir en haleine au fil des 43 pages.

On y plonge le nez pour découvrir un chapitre de l'histoire du droit français. On apprécie le tact de l'auteur, qui mélange humour et sérieux. On trouve surtout remarquable qu'il soit l'un des seuls à parler d'histoire à l'aide de ses crayons. Jean-Marie Digout a une autre bande dessinée historique à son actif : " La Grande histoire des avocats* ".

* N.D.L.R. : Lire la critique de Christian Côté dans l'édition du 15 octobre 2004 du Journal du Barreau.

La bédé Passeport pour la Guyane n'est pas distribuée au Québec, mais on peut en obtenir un exemplaire en écrivant à l'adresse suivante : Éditions de l'homme en noir, B.P. 43, 11740 Sainte-Marie-de-Ré, France.