ATTENTION : Les archives du Journal du Barreau vous sont présentées telles qu'elles ont été déposées sur le Web au moment de leur publication. Il est donc possible que certains liens soient non fonctionnels et que certains renseignements soient périmés.

Pour toute question ou commentaire concernant le Journal, communiquez avec journaldubarreau@barreau.qc.ca

Visitez la page officielle du Journal du Barreau sur le site Web du Barreau du Québec.

 

Cap sur le monde

Guylaine Boucher

Par-delà les mouvements de sympathie, aussi spontanés qu'éphémères, qu'engendrent les catastrophes naturelles comme celles récemment survenues en Asie du Sud-Est, des dizaines de milliers de gens travaillent chaque jour à améliorer le sort des plus démunis un peu partout sur la planète. De nombreux avocats sont du lot.

Très souvent bilingues et familiarisés aux deux systèmes de droit : civil et common law, les juristes québécois sont accueillis à bras ouverts par les organismes à vocation internationale, en quête perpétuelle d'avocats compétents. Si le monde vous intéresse…

Nations unies, Croix-Rouge ou Tribunal pénal international, il suffit de jeter un coup d'œil au répertoire des juristes québécois pour mesurer à quel point la pratique du droit se mondialise. Année après année, un nombre grandissant de membres du Barreau du Québec plient bagage et prennent le train du droit international.

De l'Aide juridique au génocide

Si certains font une brève incursion outre-frontière, d'autres, comme Me Luc R. Côté, en font un mode de vie. Avocat en droit pénal au bureau d'Aide juridique de Montréal pendant 10 ans, il accepte dans le courant des années 90 de s'envoler pour le Rwanda, où il agira à titre d'observateur pour le Haut Commissariat aux droits de l'homme des Nations unies.

Rapidement, il devient responsable d'une équipe d'enquête sur le génocide. Jour après jour, il amasse les preuves qui seront ensuite utilisées par les avocats officiant au Tribunal pour le Rwanda.

Il n'a pas véritablement posé ses valises depuis. Après cinq ans passés au Rwanda, dont plusieurs années au Bureau du procureur à Kigali, il fait un séjour à Genève le temps de compléter une formation de deuxième cycle en droit international, puis rejoint l'équipe de Lutte contre les crimes de guerre du gouvernement canadien. Un passage de courte durée qui le mènera en Sierra Leone, où il agit depuis deux ans à titre de chef des poursuites pour la Cour spéciale du Sierra Leone, une organisation internationale créée conjointement par le pays et l'ONU. Des expériences toutes plus enrichissantes les unes que les autres, qu'il avait peine à s'imaginer possibles.

Briser les mythes

" J'ai toujours aimé voyager, et l'aide internationale m'intéressait beaucoup. Mais j'ai longtemps eu l'impression que je n'étais pas dans le bon domaine pour faire ça. J'ai souvent souhaité être médecin ou même agronome, parce que je me disais que j'aurais pu plus facilement contribuer. Ce n'était pas vrai. Aujourd'hui, je le sais ", argue Me Côté.

En 2 temps 3 mouvements

La rapidité avec laquelle son départ pour le Rwanda s'est organisé lui a effectivement fait comprendre qu'il avait tort. " Une amie avocate qui revenait de Haïti, où elle avait agi à titre d'observatrice, m'a dit que l'on cherchait des gens pour le Rwanda. J'ai rempli mes papiers. Deux semaines plus tard, j'étais accepté, j'avais mon visa en poche et je m'envolais pour l'Afrique. "

Richesse d'un savoir-faire

La facilité qu'ont les avocats à comprendre et à jongler avec les lois et règlements intéresse beaucoup les organismes internationaux d'intervention ou d'aide. Leurs aptitudes pour l'enquête, leurs capacités à départager les éléments pertinents de ceux qui sont sans valeur, notamment quand vient le temps de monter des dossiers ou de produire des preuves, et même leur grande facilité en matière de négociation s'avèrent intéressantes.

Ce que veut dire " terrain "…

Avis aux intéressés, toutefois, précise le juriste, la vie d'avocat en droit humanitaire n'a rien à voir avec la pratique traditionnelle à laquelle préparent la formation juridique ou les stages. " Les gens qui pensent boucler leurs valises ici et reprendre la même vie ailleurs font fausse route. Il n'y a pas de bureau confortable et de secrétaire pour prendre les messages. Il faut être prêt à faire toutes sortes de choses. Pendant six ou sept mois, quand je suis arrivé au Rwanda, j'ai travaillé sur le terrain avec des pics et des pelles pour déterrer des cadavres dans les fosses communes. J'ai vidé des églises pleines d'ossements pour compter le nombre de gens qui avaient été tués. Nous faisions un travail d'enquête, il fallait donc aller là où s'étaient passés les évènements; nous devions voir les lieux des massacres pour comprendre et amasser des preuves. "

Monter un campement, organiser un bureau de fortune, mettre des enfants au monde, transporter des blessés, du point de vue de Luc R. Côté, la dure réalité des pays en crise rattrape aussi très rapidement les gens qui choisissent de faire de l'action humanitaire. " Que l'on soit avocat, médecin ou agronome, quand on fait de l'humanitaire, c'est qu'il y a une crise. Il a des moments où ça prend toute la place et où il faut mettre l'épaule à la roue, point à la ligne. Si on s'assoit sur notre définition de tâche en se disant, je suis avocat et je ne ferai rien d'autre, il vaut mieux faire ses valises et rentrer au pays. "

Profil de l'emploi

Avec le recul, et pour avoir lui-même recruté un certain nombre de juristes pour des postes à l'étranger, Luc R. Côté considère que, plus que la formation, c'est l'attitude qui fait la différence quand vient le temps de choisir des candidats. " Si on est avocat et que l'on vise un poste de juriste, avoir une formation en droit international est bien sûr intéressant. Le fait d'avoir de l'expérience en négociation est aussi pris en considération, mais, par-dessus tout, c'est l'attitude qui joue. "

Faire preuve d'ouverture d'esprit, être prêt à travailler en équipe, être flexible, capable de s'adapter rapidement à des contextes changeants est fondamental. La conviction et le désir profond d'aider ou de contribuer sont aussi des éléments incontournables. " J'ai souvent vu des gens renoncer à des salaires et à des conditions de travail très intéressants parce qu'ils croyaient à leur rêve d'aller travailler dans le secteur humanitaire, parce qu'ils avaient envie de se sentir utiles. Ça en dit long sur leur motivation. Quand on est à l'étranger, dans un contexte de crise perpétuel, on ne peut se permettre que les gens abandonnent en cours de route. Il faut donc qu'ils soient convaincus et convaincants, et l'argent n'a pas grand-chose à y voir ", illustre le juriste.

Une porte pour les jeunes avocats

Avoir un bagage d'expérience professionnelle très élaboré n'est pas non plus essentiel. Plusieurs jeunes diplômés prennent la voie du droit humanitaire en s'inscrivant au programme de stage non rémunéré de l'Organisation des Nations unies. " J'ai vu de jeunes avocats avec zéro expérience qui ont fait six mois de stage et qui ont ensuite pu soumettre leur candidature et obtenir des postes intéressants. Les organismes d'aide humanitaire sont souvent des organisations éphémères, dans lesquelles on peut "grimper" assez rapidement. Si on y croit vraiment, il faut dans une certaine mesure être prêt à entrer à n'importe quel prix. Ensuite, si on est compétent et passionné, les choses iront d'elles-mêmes. "