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Dossiers mercredi 8 mars 2023

Rapprocher pratique privée et milieu universitaire

Me Anne-Marie Laflamme, Ad. E.

Par Johanne Landry

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Me Anne-Marie Laflamme, Ad. E

Associée dans un cabinet privé, puis enseignante et maintenant doyenne de la Faculté de droit de l’Université Laval, Me Anne-Marie Laflamme, Ad. E., souhaite faire œuvre utile en mettant à profit son expérience de la pratique dans ses travaux de recherche pour trouver des pistes de solutions concrètes aux difficultés quotidiennes des jeunes juristes.

Me Anne-Marie Laflamme se dit touchée de recevoir la distinction d’avocate émérite de la part du Barreau du Québec et de ses pairs, ce qu’elle considère d’abord comme une belle reconnaissance à cette étape de sa carrière. « Cela permet de montrer qu’une carrière en droit peut être diversifiée et comporter de multiples volets, en plus de me fournir l’occasion de mieux faire connaître le milieu universitaire aux praticiens », exprime-t-elle.

Comme doyenne de la Faculté de droit de l’Université Laval, en effet, elle souhaite que les nombreux travaux de recherches universitaires menés dans tous les secteurs du droit soient davantage visibles. « Je veux rapprocher l’université de la communauté. Nous faisons de la recherche en partenariat et des études sur le terrain, ce qui nous permet de faire évoluer le droit, de faire avancer notre société, de nourrir la réflexion pour que des changements soient apportés sur les plans législatifs et celui des politiques publiques », explique-t-elle.

Des recherches sur le thème de la santé au travail

À l’adolescence, Anne-Marie Laflamme se voyait entreprendre des études en médecine qui la mèneraient vers une profession dans le domaine de la santé. Elle sentait aussi croître en elle le désir de combattre les injustices, de faire valoir son point de vue et de changer le monde. Elle s’est inscrite en droit et a découvert un grand intérêt pour ce domaine. Sa carrière a finalement rejoint ses deux passions. Elle a d’abord exercé pendant 20 ans en droit du travail au sein du cabinet québécois Beauvais Truchon; parallèlement, à l’âge de 39 ans, elle est retournée à l’université pour y faire une maîtrise, puis un doctorat. Elle a enseigné Législation et santé au travail au Département de médecine sociale et préventive de la Faculté de médecine, puis elle a accepté un poste de professeure à la Faculté de droit, où elle a enseigné le droit du travail et le droit de la santé et de la sécurité au travail.

Sa deuxième carrière l’a menée vers des rôles administratifs dans les hauts lieux du savoir : elle a été directrice des programmes de premier cycle, vice-doyenne aux études de premier cycle et à la formation continue avant d’être nommée doyenne de la Faculté de droit de l’Université Laval en 2017.

Ce maillage entre droit et santé se reflète aussi dans ses travaux de recherche sur des thèmes qu’elle considère comme de grands enjeux actuels. Sa thèse de doctorat portait sur la santé mentale au travail. « Ce qui m’a menée vers un autre aspect qui me tient particulièrement à cœur : la place des femmes dans la profession et plus particulièrement en pratique privée. Le but de mes recherches, menées avec une équipe interdisciplinaire, était de comprendre et de trouver des pistes de solutions pour favoriser la rétention et la progression des femmes, car malgré les avancées, c’est encore difficile pour les jeunes de concilier carrière et vie personnelle. Mes deux filles sont juristes et je côtoie quotidiennement des étudiantes : j’ai à cœur de contribuer à identifier des solutions », confie Me Laflamme. Autour de cet enjeu, explique-t-elle, demeure le modèle d’affaires masculin basé sur le nombre d’heures facturées. « Les femmes doivent apporter leur point de vue pour changer la façon de travailler, poursuit-elle. On met encore beaucoup en valeur l’avocat qui est une sommité dans son domaine, alors qu’une piste de solution serait de présenter davantage une équipe au client afin de partager les tâches en fonction des responsabilités et des disponibilités de chacun. Ainsi, un meilleur équilibre permettrait de garder les femmes au cabinet et serait par ailleurs avantageux aussi pour les jeunes hommes, car ceux des nouvelles générations s’impliquent dans la vie de famille et exercent une pression vers le changement. De plus en plus, nous irons vers de nouvelles organisations du travail; la quantité d’heures n’étant pas nécessairement garante de la qualité et de l’efficacité. À l’ère du numérique, la pratique du droit est en train de se redéfinir et c’est tant mieux. »

La santé psychologique au travail est par ailleurs un sujet de recherche qui lui tient toujours à cœur. Les travailleurs qui développent des problèmes de santé mentale ne sont pas toujours ceux qui mènent plusieurs dossiers de front et dont l’emploi du temps est bien rempli. Les problèmes, en effet, sont souvent liés au manque d’autonomie dans les tâches ou au manque de reconnaissance par les supérieurs ou dans le milieu. « Il ne s’agit pas, dit-elle, de travailler moins ou moins fort, mais de s’assurer que les gens s’épanouissent et sont valorisés dans leur travail. Les employeurs ont des responsabilités à cet égard, entre autres celle de fournir de la formation sur des enjeux comme le harcèlement ou la discrimination. D’autre part, l’évolution importante qu’entraînent le télétravail ainsi que les autres bouleversements que connaissent certains milieux nous amènera à nous pencher encore longtemps sur la santé psychologique au travail. »

Me Anne-Marie Laflamme est actuellement membre du Comité d’expertes mandaté par le ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale pour étudier le traitement du harcèlement et des agressions sexuelles survenus dans un contexte de travail ainsi que les recours possibles.

Engagement communautaire

Pendant dix ans, Me Laflamme a été membre du conseil d’administration du Centre communautaire juridique de Québec où, raconte-t-elle, elle a découvert le régime d’aide juridique, qu’elle considère extraordinaire pour fournir des conseils gratuits ou à peu de frais aux citoyens économiquement démunis.

Me Anne-Marie Laflamme est aussi membre du conseil scientifique de la Revue de droit comparé et de la sécurité sociale et co-directrice de la collection Droit du travail du Jurisclasseur Québec. Elle est membre du Conseil d’administration du Barreau de Québec depuis 2017 et membre du Comité des requêtes de l’Ordre depuis 2012.

Le succès dont elle est le plus fière? « Avoir réussi cette transition d’un cabinet privé vers le milieu universitaire et avoir pu y entreprendre une deuxième carrière. C’est peu courant comme parcours. Je trouve important d’apporter à l’intérieur des universités un point de vue concret, issu d’une expérience pratique et proche des justiciables », conclut-elle.

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